Sur la chaîne de télévision locale RTP, le programme "Zoom" propose des vues de Messine: carrefours, abribus, ordures, structures en béton, pylônes penchés, obturations, etc. Sans commentaire. Avec un accompagnement musical, plutôt morose.
En fait, il s'agit d'un état des lieux, d'un éventail des déprédations et des absurdités du mobilier urbain. Graffiti. Déchets. Flaques rances, taches d'humidité. Mais aussi passage pour piétons qui ne débouche sur rien. La caméra fixe le sol et se relève lentement jusqu'à découvrir, de l'autre côté de la rue, non pas un trottoir, mais une barrière en tôle ondulée.
Feu vert: droit contre un mur.
Corbeille sur le trottoir. Chaussée défoncée. Passage souterrain bouché par des cuisinières, des cadilles, des paquets de journaux, et une garde-robe virtuelle, dont on devine les replis par tous les interstices.
Quand le clip se termine, un numéro de téléphone où signaler d'autres trésors.
Messine, en somme, mais pas depuis le Détroit (étagements de façades qui miroitent sous le soleil droit devant soi, et les monts, quand on est sur le bateau): la ville par le canal, l'écoulement empêché, les vitrages opaques.
Il fait assez chaud. J'ai le droit d'abuser des granite. Je n'en donnerai pas la recette. C'est la même depuis trois générations. Au café ou au citron. Granita caffè con panna. Avec de la crème et une brioche. Des fois, je saute un repas pour elle.
Les citadins prétendent que celle de Messine est imbattable. Je ne suis pas d'accord. J'ai mes raisons. J'ai parfois la mauvaise idée de les exposer en long et en large à des amis. Ils sont venus jusqu'en Sicile. Ils viennent de se lever. La granita est posée devant eux. Ils ne demandent pas mieux que de l'ingurgiter. Mais je parle. Je parle, je détaille avec emphase les raisons, le pourquoi ils sont sur le point de vivre une expérience hors du commun.
Finalement, ils se lancent... Que dire? Tout tombe un peu à plat après ma rhétorique. Je suis déçu. J'aurais voulu qu'ils tombassent, que leurs chaises se renversassent, qu'ils criassent au miracle. Il vaut mieux se taire et laisser agir. J'y penserai la prochaine fois.
07 juin 2007
Zoom
par Filippo Zanghì 1 commentaires
17 avril 2007
Euro(pa)
Dimanche, j’ai inauguré la saison des granite avec mon cousin. La granita, la vraie, n’a rien à voir avec de la glace pilée. J’aurai sans doute l’occasion de revenir sur ce point.
On a remonté à pied le Viale Europa jusqu’à la hauteur du giratoire temporaire (temporaire depuis quatre ans). Tout près, il y a un demi-siècle, le vendeur de granite le plus fameux de la zone a installé sa fourgonnette. Il est ouvert d’avril à octobre. Ici, on vous sert la granita dans un gobelet en plastique. Pour un euro. Aux terrasses des cafés, plus à l’ouest, on atteint facilement dix euros. La granita n’y est pas meilleure, mais on y est à l’aise. Il y a du personnel. Le service est impeccable. Et les tenanciers paient leurs impôts (en partie du moins). D’après mon cousin, le type de la fourgonnette doit se faire dans les trois cent mille euros chaque année. Il n’a l’air de rien comme ça…
J’achète le journal. Page six, l’accident d’hier, plus haut sur le boulevard, est reporté. Deux déménageurs n’ont pas envie d’emprunter les escaliers. Ils grimpent sur la plate-forme du monte-charge. À dix mètres du sol, la plate-forme s’incline, puis lâche. L’un des déménageurs s’agrippe à une balustrade. L’autre tombe et meurt sur le coup. C’est ce qu’on a dit à la télé hier soir. On n’en savait pas plus.
Je m’apprête à lire l’article. Mon cousin me dit que ce n’est pas nécessaire. «C’est sûrement un type qui n’est plus tout jeune et qui n’est pas du métier. Il fait ça pour les fins de mois. Il n’est pas déclaré. Si ça se trouve, il est mort pour cinquante euros.»
Je lis l’article: 54 ans, marié, trois enfants. Il travaillait «alla giornata: una paga non superiore ai 50 euro».
Mon cousin rit jaune. «Ça a toujours été comme ça et ça ne changera jamais.»
par Filippo Zanghì 0 commentaires