Signes non pour être complet, non pour conjuguer / mais pour être fidèle à son ‘transitoire’ / Signes pour retrouver le don des langues / la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? H.M.
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28 août 2011

Paris carnet de la patience 36


"Dès le crépuscule de la nuit, les lumières fleurissent et donnent à la ville un air de fête inquiétant, parce que l’on sent, dans cette exaspération du génie humain, comme une sorte de défi. Il semble parfois, quand on contemple le ciel de Paris et ses constellations fabriquées, que l’équilibre des choses de la nature soit rompu. Je pense à la situation mélancolique de ceux qui habitent la plate-forme la plus élevée de la haute tour d’acier qui abat sur la ville les rayons inquisiteurs de ses phares. Cette tour Eiffel, bafouée, insultée, il n’y a pas longtemps, comme un grand poète par une critique sans indulgence, n’a pas attendu longtemps les hommages de l’art et de la littérature. Mille plaquettes de luxe célèbrent aujourd’hui sa puissance plastique et le mystère crépitant des ondes qui traversent l’espace avec tous les mots qu’on leur a confiés. En levant la tête au pied de la Tour, on sait que le ciel est parsemé de dépêches et que la pensée des hommes, en quelque sorte matérialisée par le son, se mêle à l’Inconnu et le bouscule dans sa course disciplinée. Au-dessus des rues calmes ou enfiévrées, une atmosphère d’intelligence humaine recouvre la ville de même qu’un globe. Le passage des dépêches de la TSF dans la nuit mêle aux éléments naturels de notre ciel un élément nouveau dont Mme de Sévigné ne pouvait pas s’émerveiller. La nuit, quand je me promène, et que je hume l’air, il me semble que j’aspire des chiffres échappés de la cote de la Bourse, ou les points et bâtonnets de l’écriture morse qui ressemblent singulièrement à des bacilles.
Tout ceci dépasse, pour être évident, le domaine de la littérature. La littérature, avec le cadre magnifique mais étroit de la langue et la richesse de ses héritages, n’est pas l’art d’expression d’une époque dont les caractéristiques sont la vitesse et l’association des idées. […] Le cinéma est le seul art qui puisse rendre le fantastique social d’une époque de transition où le réel se mêle à l’irréel à tous les pas."

Pierre Mac Orlan, "Le Fantastique", Jabiru, n° 3, avril 1926, repris dans Domaine de l’ombre, Phébus, 2000, p. 164-165.

"Sur mes zones blanches, j’écrivais à l’aveugle, sans plan ni projet précis, mais me sentais toujours vaguement ridicule à rapporter, comme l’aurait fait un archéologue ou un entomologiste à chapeau de paille, des miettes de désordre urbain serrées dans mes petits cahiers. J’avais souvent la tentation, une fois mes pages noircies, de les laisser là, au sommet des tas d’ordures, comme d’autres se débarrassaient de leur réfrigérateur ou de leur machine à laver. Une nouvelle technologie, celle de "l’informatique diffuse", aurait pu me permettre de faire quelque chose d’approchant: associer, via une liaison radio à courte portée, un texte à un lieu et diffuser ce message sur les téléphones portables de toute personne passant à proximité de l’endroit "annoté". Conçue à l’origine pour faire de la publicité ciblée (informer les badauds du menu d’un restaurant, d’un programme de cinéma, etc.), "l’informatique diffuse" permet d’écrire dans l’espace en utilisant les cartes comme une portée. […]
Riche de promesses, "l’informatique diffuse" s’est finalement révélée hors de ma portée, tant pour des raisons techniques que financières. À terme, je ne désespère cependant pas (on peut rêver) de convaincre l’un des organismes qui travaillent au développement de cette technologie (la société britannique Proboscis, l’Institut national de recherche en informatique et automatique de Rennes et l’École polytechnique fédérale de Lausanne) de me confier un de leurs prototypes pour organiser des jeux de piste géants dans Paris."
Philippe Vasset, Un Livre blanc,
Fayard, 2007, p. 104-105 et 111.

22 juin 2011

Paris carnet de la patience 28

Il est tard, bientôt minuit. Dans la ville, c’est déjà la Fête de la Musique.
J’irai demain. Ce soir, je reste dans ma cellule – je l’appelle comme ça, vu que j’habite un ancien monastère.
Peut-être, de l’appeler cellule, elle m’incite à plus encore de quant-à-soi, à plus de solitude.
L’autre nuit, après la série des films italiens à l’Accatone de la rue Cujas, j’en ai visionné quelques autres sur YouTube, en petits morceaux de 9 minutes 59 chacun.
Comme la cellule donne sur un jardin, pas de grande rumeur de ville, comme celle qui s’élève de sous les fenêtres de Jerome Charyn – je n’ai jamais été à sa fenêtre, mais je me souviens d’une émission "New York" de Thalassa, sur France 3, qu’avait enregistrée mon cousin.
Décidément, Paris ne fait pas grande métropole.
J’ai téléchargé le dernier Sonic Youth. Je me souviens des nuits siciliennes, humides et moi seul encore, regardant les photos du grand-père, casque sur les oreilles, "Stones" en mode repeat et cheminée dans le dos crépitante.

16 juin 2011

Lausanne 1963

La "manière américaine"...



Mon père est arrivé en Suisse le 31 août 1963.

14 mai 2011

Paris carnet de la patience 24

Passé quelques heures sur Youtube. Digressé de Rossellini, Fellini, Pasolini à Godard (disant à peu près que Roma città aperta, c’est la rédemption de tout un peuple qui a "trahi deux fois"), puis à Spielberg, puis à Kubrick, etc, etc. Me suis attardé, entre autres, sur une interview de Woody Allen par Godard. Frappé par les yeux de "WA", inquiets, anxieux de voir ce qu'allait produire chacune des prises de parole de son interlocuteur… L'un des clous de l’entretien, me semble-t-il, ce sont les maisons, les constructions de New York, telles que WA les filme et les monte dans Hannah et ses sœurs. Godard commence par dire qu’il a beaucoup aimé ces plans… Mais, au fil de l’échange, il apparaît que la manière de filmer ces maisons, d’après Godard, serait un exemple de l’influence de la télévision sur le cinéma: notamment en ce que les plans sont très brefs et se succèdent à un rythme soutenu – le même qu’adoptent les séries ou les journaux télévisés. WA répond finalement: "C’est possible. Je ne sais pas."



Ma lecture de cet entretien, je le sentais au moment même où je le visionnais, était traversée par la question, ou le motif, du rapport assez complexe entre l’Américain et l’Européen. S’y sont mêlées des choses du type: cinéma commercial/cinéma d’auteur, premier degré/second degré (l’Européen serait "au second degré" jusqu’au fond de son être et j’attribue à cela, en partie, l’inquiétude de WA), etc, etc. Ce qui ajoutait encore au sentiment qu’un Océan nous sépare, c’est le fait que Godard, bien qu’il essayât de s’exprimer en anglais, était accompagné d’une interprète. Comme si les propos de l’Européen, quels qu’ils soient, ont besoin d’être interprétés, d’être traduits au double sens de ce mot pour un Américain. Et cela n’allait qu’à sens unique: jamais Godard ne donnait l’impression de n’avoir pas bien saisi les réponses ou les développements de WA. Mais c’est que ce dernier, comme par un fait exprès, se cantonnait précisément au "premier degré", au sens premier, au sens propre, au sens concret des réflexions proposées: parlant, par exemple, de la salle de cinéma, de ses murs, de ses décors, stucs et rideaux quand Godard lui demandait ce qu’il pensait des conditionnements possibles du cinéma par la télévision.



Godard n’est pas indifférent à cet aspect matériel. Il a eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet. Une autre vidéo de Youtube (je ne la trouve plus) le montre sur une scène, à l’occasion d’une cérémonie (peut-être les Césars). Et il dit: "Quand on entre dans une salle de cinéma, on doit lever la tête. Quand on entre dans une pièce où se trouve une télévision, on doit la baisser. Donc le cinéma a encore un bel avenir devant lui." (Applaudissements.)

10 juin 2010

Paris carnet de la patience 10

Nouvelle balade. Canal. Bichat. Grange aux Belles. Saint-Louis. Sainte-Marthe (ici, familles occupant la chaussée devant un café coloré). Sambre et Meuse. Atlas. Passage (là, immeuble "Lods", de "Lods et Beaudoin", j'ai lu ça, j’imagine). Simon Bolivar. Buttes-Chaumont. Le belvédère, puis le lac. Mairie du 19e. Alors, je saute dans le 60. Visages, façades, voies et locatifs. Porte Montmartre. Périph. Saint-Ouen, je descends. Les Puces, en train de plier bagage. Porte de Clignancourt. Métro.
À l'instant, entendu à la radio un type qui, parlant de la musique de Robert Wyatt, explique: "C’était l’époque où je cherchais de la musique dans laquelle me perdre… Je cherchais des choses qui me rendaient… disons… Lost in translation…" Le film, tout le film est devenu un schème esthétique, applicable non seulement à l’être-dans-la-ville, mais aussi à toute espèce de délectation morose.
Lundi, pris le bus au lieu du métro pour me rendre à (et hier soir pour rentrer de) la BNF. Rues de Paris. Plaisir. Le même que je prends, dans la bibliothèque, à marcher tout au long des couloirs moquettés, effilant des yeux, au travers de la baie, les lignes des tours, m’accordant au balancement des grands arbres dans le jardin, prêtant l’attention nécessairement flottante au glissement, au sentiment du glissement dans Paris.

07 décembre 2007

Antonioni

J’ai vu récemment plusieurs films d’Antonioni. Ce qui m’a frappé, c’est la récurrence de paysages entre deux eaux.

Un canal, un pont, des gens qui travaillent et puis personne.
La tribune vide d’un hippodrome ou d’un vélodrome, un chemin de halage, rendez-vous d’anciens amants.

Un village, une usine.
Une villa cossue, une jeune femme en sort, au loin des barres.
Un château, des chevaux, des immeubles au travers de la forêt.

En Sicile, un village fantôme, des courbes modernes. Rusticité, géométrie.

Ça me frappe, parce que j’étudie cela. Prestige intellectuel de l’ambivalence.

Ça n’a rien à voir: une interview du maître, il dit «vous n’imaginez pas comme elle est médiévale», il entend la société, là-bas, les attardés, cent hommes reluquant une actrice.
Dans L’Avventura, je reconnais la gare. J’imagine: le maître tourne la scène. Au même instant, à cinq cents mètres à vol d’oiseau, les paysans.
Parce que les attardés, ça se passe dans une ville. Alors, les paysans, on n’imagine même pas…

À l’origine de mon projet, tout ce qui sépare les représentants de trois générations. Et là, déjà, entre Antonioni et les grands-parents, trois, quatre ans de différence – mais des années-lumière.

07 décembre 2006

Palais Bel-Air

Dans le dernier film de Lionel Baier, Comme des voleurs (à l’est), le personnage découvre qu’il est vaguement d’origine polonaise. Avec sa sœur, il quitte Lausanne pour la Pologne.
Au début du film, il y a des plans de Lausanne: Bel-Air, Saint-François, la cathédrale depuis le Grand-Pont, le Palace emberlificoté et d’autres coins encore, que je reconnais.
On est pendant les fêtes. Clignotements, rougeurs, luminaires.
À la fin du film, le personnage rentre chez lui. Quelqu’un lui a dit: «C’est toi qui décides si tu es polonais.» Sa sœur, elle, va rester en Pologne. Ils se quittent à la gare.
Il y a de nouveau des plans de ville. On est de nouveau pendant les fêtes. Le frère est rentré, la sœur est restée. Alors, j'ai un doute. Je ne sais pas si on est à Lausanne ou à Varsovie.
Après, je sais, je devine qu’on est à Varsovie. Il y a des feux d’artifice. On voit le Palais de la Culture. C'est lui. C'est le joyau mastodontesque de l’architecture totalitaire.
Et puis, un bref instant, parce que le doute n'est pas très loin, j'hésite à nouveau.
Le Palais, pour un peu, est comme la Tour Bel-Air.