13 mars 2015
07 août 2012
New York
Il y a un an, mon père, mon frère et moi sommes allés à New York. C’est mon frère qui a eu cette idée. Retourner à New York, mais avec papa.
New York: six jours en six minutes et six photos.
Je n’ai rien à dire sur les photos.
Quant au clip sonore, il y a, dans l’ordre, mais profusément: le matin du départ; Ellis Island et l’arrière-grand-père; un marché sur un trottoir de la 34e rue, "Beats by Dr Dre…" et les prédicateurs aux prises avec un sceptique, "Read Romans again…"; il y a un chœur dans le parc et la fanfare de la police à deux pas, sur la 5e avenue dont un tronçon, ce jour-là, est fermé au trafic; il y a le repos bien mérité dans un square et le bilan provisoire de mon père sur "la vie américaine"; il y a le quartier de Little Italy, dans le Bronx, et les rumeurs de la ville; une pause dans la chambre avec un jeu télévisé; un pianiste assez relax, dans le hall qui résonne; des promeneurs, un cheval, une course à pied; il y a les musiciens latinos, dans le métro, retour du Queens; la fête de San Gennaro, bruyante et graisseuse; et puis il y a ce saxophoniste qui m’a laissé l’enregistrer… Il n’y avait plus personne dans les parages, mais il a continué à jouer. Je l’ai remercié d’un signe de tête. Il s’est penché, lui aussi, et en m’éloignant je me suis dit: "Ça, ce sera mon générique..."
par Filippo Zanghì 1 commentaires
10 janvier 2012
Tous Lausannois
"Les “vieux Lausannois”, pour autant qu'il y en a, ne soint point imbus de leur ancienneté. Le canton, les vallées des Alpes et du Jura, les villages paysans du Plateau, ont constamment renouvelé le sang lausannois, l'alimentant en forces nouvelles: gens des professions libérales, fonctionnaires fédéraux et cantonaux. La ville exerce un attrait compréhensible, par tant d'espérances de travail, sur les Valaisans et les Fribourgeois aux familles nombreuses, à l'étroit dans leurs vallées et leurs campagnes. L'horloger neuchâtelois y ouvre volontiers boutique ou s'y établit pour ses vieux jours. La Suisse alémanique fournit son contingent régulier de commerçants, d'employés et d'apprentis qui, le tunnel de Chexbres franchi, ont peine à rebrousser chemin vers les brumes du Nord et se dédouanent en oubliant leur langue maternelle. L'Italien est entrepreneur ou maçon. Mais tous sont rapidement d'excellents Lausannois, se sentant chez eux dans cette ville qui est, par excellence, une ville ouverte, assez aérée pour échapper aux préjugés, aux méfiances."
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17 octobre 2011
Paris carnet de la patience 39
Dernier jour. Dernier feuillet du carnet de la patience.
(J’ai fini ma thèse.)
J’entre dans la chambre, m’approche de la fenêtre.
Le vent souffle dans les arbres du square Villemain.
Déjà, je ne sais plus si l’on écrit Villemin ou Villemain. Dans Libération, on revient sur les lieux, on s’enquiert des Afghans; de ceux qui n’ont plus où passer la nuit; qui n’ont plus où s’organiser; où se tenir.
Je vois une machine soulever le ciment du parc de jeux par blocs entiers, mais comme s’il s’agissait de feuilles de papier.
Il y avait les Afghans. On les a chassés.
Il y avait les enfants. Le jardin est en travaux.
Plus de château. Plus de tours. Plus de cheval-balançoire. Plus de bac à sable.
Difficile de résister à la tentation du signe: une page se tourne.
Hier soir, avec S., on est allé au concert. Écouter Mirabassi, de nouveau. Je voulais lui montrer.
Trois sets. Ils ont fini à une heure et demi du matin. C’était génial.
Parker était extraordinaire. Il ne faisait pas de solos avec ses viscères, mais de tout son corps frappant, frappant, sautant et le visage tiré, gonflé. Cette pêche, ces coups, à un moment, j’ai pensé: "C’est la vie, le coup qui fait avancer…" J’ai pensé aussi, très vite: il va y avoir des coups, de grands coups dans la douleur et dans la vie.
Je vais rentrer.
Je vais quitter la chambre du couvent – la cellule.
J’aimerais faire de la littérature. Écrire comme Jacques Réda. Comme Jean Rolin. Comme Ohran Pamuk ou Leonardo Sciascia. Comme Henri Michaux ou Marie Ndiaye.
Patience.
La littérature n’est pas une terre promise, une terre lointaine.
Demain, mon frère sera là. On va mettre les livres dans les valises.
par Filippo Zanghì 0 commentaires
30 septembre 2011
Paris carnet de la patience 38
"La littérarité qui a rendu possible la littérature comme forme nouvelle de l’art de la parole n’est aucune propriété spécifique au langage littéraire. Au contraire, elle est la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer."
Jacques RancièreVouloir "écrire un roman" supposerait de viser une écriture déjà constituée, l’écriture romanesque. Toutefois, dans le passé, il m’est arrivé de croire que cette écriture, disons plus généralement l’écriture littéraire, formait dans la société l’un des quelques possibles de la langue en général, possibles peu nombreux et parmi lesquels la littérature occupait une place éminente.
Hier soir, je relisais en diagonale, très vite, un article pour ma thèse. Je suis tombé sur: "Deuxièmement, les modalités de croissance d’un réseau vont déterminer le degré de sélectivité des services afférents..." Et j’ai pensé: voici un possible, dans la société d’aujourd’hui, qui me paraît, d’abord, d’une élaboration tout à fait comparable à l’élaboration littéraire – ou qui est littéraire – et qui, d’autre part, me semble être un possible parmi des milliers, parmi des millions d’autres. Il en a résulté cette impression, ou la confirmation de cette impression, assez largement répandue, je crois, que la littérature n’est plus aujourd’hui qu’une manière très exiguë d’intervenir dans la société et que son voisinage avec tant d’autres parlures explique son air un peu pâlot, un peu maigrichon et, tout compte fait, son statut extrêmement secondaire.
Bien sûr, c’est complètement faux.
Ou bien, disons que c’est à creuser.
En attendant, il me reste à écrire un roman bien nourri et coloré.
par Filippo Zanghì 0 commentaires
11 septembre 2011
Paris carnet de la patience 37
Je vais bientôt rentrer.
Cet après-midi, Stéphane Lambert m’a écrit un courriel. Il a lu mon nom et ma spécialité sur la liste des résidents du Centre. Il y réside également. Il a voulu me rencontrer. Nous sommes allés manger une pizza au-delà du canal, au Pink Flamingo.
(S’il avait lu ma fiche Wikipédia, dont j’ai découvert l’existence, il y a deux semaines, en "googlant" mon propre nom, ce que je fais régulièrement – "Filippo Zanghì, né le 20 janvier 1974 à Lausanne, est un écrivain vaudois" – m’aurait-il contacté? D’autant plus volontiers, peut-être. À propos d’"écrivain vaudois"... Ne devrais-je pas m’octroyer la licence d’intituler mon carnet Paris, notes d’un Vaudois 2? Sur le bandeau publicitaire: The "écrivain vaudois" is back… Succès garanti... Enfin, bref.)
Stéphane Lambert est grand. Il a des yeux clairs, intimidants.
Il connaît tout du milieu culturel belge. (Au moment de nous quitter, il me dira: "Je crois à un esprit belge.") Mais il connaît aussi pas mal de choses sur le microcosme parisien. Il me dit qu’Untel a été l’amant d’Unetelle et qu’il est obsédé par le Goncourt. Il me dit aussi que Jacques Réda lui a écrit. Qu’il a lu et beaucoup apprécié l’un de ses manuscrits.
À la fin, on en arrive au paysage urbain. C’est ce qui a poussé Stéphane Lambert à m’écrire. Il me dit qu’il vise une trilogie Prague-Paris-Los Angeles. Ces villes symboliseraient respectivement le passé, le présent et l’avenir. J’ai envie de plaisanter en lui disant que l’avenir est à Shanghai, mais je m’abstiens. Il me dit aussi qu’il ne veut pas lire trop de livres sur les sujets qui l’intéressent. Surtout, pas de littérature. Plutôt des sciences humaines. Je comprends. J’ai les mêmes réticences à propos de la Sicile. Mais de cela non plus, je ne dis rien.
De retour dans ma cellule, je lis des extraits de ce qu’il écrit sur son site.
Je le vois chercher la tombe de Joseph Roth, dans les allées du cimetière de Thiais, dont Wikipédia m’apprend qu’il est un des cimetières parisiens extra-muros.
Plus bas, Joseph Roth est vivant, je le vois et je vois "l'ivresse et l'écriture emmêlées, pauvre moyen de faire".
Il y a une heure, Stéphane Lambert et moi sommes devenus "amis" sur Facebook.
Le Bruxellois et le Lausannois sont amis. Après tout, je crois que c’est une bonne manière de conclure mon séjour à Paris.
par Filippo Zanghì 0 commentaires
28 août 2011
Paris carnet de la patience 36
"Dès le crépuscule de la nuit, les lumières fleurissent et donnent à la ville un air de fête inquiétant, parce que l’on sent, dans cette exaspération du génie humain, comme une sorte de défi. Il semble parfois, quand on contemple le ciel de Paris et ses constellations fabriquées, que l’équilibre des choses de la nature soit rompu. Je pense à la situation mélancolique de ceux qui habitent la plate-forme la plus élevée de la haute tour d’acier qui abat sur la ville les rayons inquisiteurs de ses phares. Cette tour Eiffel, bafouée, insultée, il n’y a pas longtemps, comme un grand poète par une critique sans indulgence, n’a pas attendu longtemps les hommages de l’art et de la littérature. Mille plaquettes de luxe célèbrent aujourd’hui sa puissance plastique et le mystère crépitant des ondes qui traversent l’espace avec tous les mots qu’on leur a confiés. En levant la tête au pied de la Tour, on sait que le ciel est parsemé de dépêches et que la pensée des hommes, en quelque sorte matérialisée par le son, se mêle à l’Inconnu et le bouscule dans sa course disciplinée. Au-dessus des rues calmes ou enfiévrées, une atmosphère d’intelligence humaine recouvre la ville de même qu’un globe. Le passage des dépêches de la TSF dans la nuit mêle aux éléments naturels de notre ciel un élément nouveau dont Mme de Sévigné ne pouvait pas s’émerveiller. La nuit, quand je me promène, et que je hume l’air, il me semble que j’aspire des chiffres échappés de la cote de la Bourse, ou les points et bâtonnets de l’écriture morse qui ressemblent singulièrement à des bacilles.
Tout ceci dépasse, pour être évident, le domaine de la littérature. La littérature, avec le cadre magnifique mais étroit de la langue et la richesse de ses héritages, n’est pas l’art d’expression d’une époque dont les caractéristiques sont la vitesse et l’association des idées. […] Le cinéma est le seul art qui puisse rendre le fantastique social d’une époque de transition où le réel se mêle à l’irréel à tous les pas."
"Sur mes zones blanches, j’écrivais à l’aveugle, sans plan ni projet précis, mais me sentais toujours vaguement ridicule à rapporter, comme l’aurait fait un archéologue ou un entomologiste à chapeau de paille, des miettes de désordre urbain serrées dans mes petits cahiers. J’avais souvent la tentation, une fois mes pages noircies, de les laisser là, au sommet des tas d’ordures, comme d’autres se débarrassaient de leur réfrigérateur ou de leur machine à laver. Une nouvelle technologie, celle de "l’informatique diffuse", aurait pu me permettre de faire quelque chose d’approchant: associer, via une liaison radio à courte portée, un texte à un lieu et diffuser ce message sur les téléphones portables de toute personne passant à proximité de l’endroit "annoté". Conçue à l’origine pour faire de la publicité ciblée (informer les badauds du menu d’un restaurant, d’un programme de cinéma, etc.), "l’informatique diffuse" permet d’écrire dans l’espace en utilisant les cartes comme une portée. […]
Riche de promesses, "l’informatique diffuse" s’est finalement révélée hors de ma portée, tant pour des raisons techniques que financières. À terme, je ne désespère cependant pas (on peut rêver) de convaincre l’un des organismes qui travaillent au développement de cette technologie (la société britannique Proboscis, l’Institut national de recherche en informatique et automatique de Rennes et l’École polytechnique fédérale de Lausanne) de me confier un de leurs prototypes pour organiser des jeux de piste géants dans Paris."
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17 août 2011
Paris carnet de la patience 35
Hier, j’ai voulu m’initier au Vélib’. Ces temps-ci, c’est plutôt calme, à Paris. Alors, j’ai pensé que c’était une excellente occasion pour y pédaler. Je suis allé au guichet de la RATP qui est situé au sous-sol de la gare de l’Est. Problème: l’employé, un type à moustache, m’a dit que ma carte Navigo ne pouvait pas faire office d’abonnement (au Vélib’) et que je devais m’adresser à la mairie de mon arrondissement. Las, je suis reparti en direction du couvent.
Sur un coup de tête, j’ai rebroussé chemin. J’ai observé longuement une carte du réseau de banlieue. Choisissant, pour ne pas passer pour un velléitaire aux yeux de l’employé qui m’avait renseigné, le guichet qui se trouve de l’autre côté de l’espace RATP, j’ai acheté trois tickets: un Paris-Noisy-le-Sec, un autre ticket pour le tram reliant la gare de cette ville à celle de Saint-Denis et un dernier ticket pour rentrer. L’employée, une jeune métis, a dû s’y reprendre à plusieurs fois et me montrer son écran, afin que nous tombions d’accord sur l’itinéraire projeté. Après avoir réglé la somme, et tandis que j’étais sur le point de franchir le tourniquet, j’ai réalisé que le dernier ticket, celui du retour, portait la mention "Paris-Saint-Denis" et non pas "Saint-Denis-Paris". Inquiet, hésitant à interroger l’employée, j’ai finalement laissé tomber et me suis enfoncé dans le couloir du métro.
La gare "Magenta" du RER E doit être assez récente. L’espace des quais est très vaste, très haut. Les rames y pénètrent comme dans un étui parfaitement à leur mesure, à l’éclairage orangé qui se diffuse homogène. Tout de suite, je me mets en mode reconnaissance: les voyageurs sont de couleur, pour l’essentiel. Nous devons patienter dix minutes. Au bout de trois ou quatre minutes, une rame arrive. Je sursaute. Comme je lui tournais le dos, je n’ai pas eu le temps de lire son nom et sa destination. J’hésite. Une jeune fille remarque mon ballet, mais je l’ignore et tâche de reprendre contenance au plus vite. Quelques instants d’attention me permettent de noter que toutes les lumières des wagons s’éteignent en même temps et, surtout, qu’aucun voyageur ne fait mine de s’approcher des portières. D’un haut-parleur, une voix confirme que la rame est à son terminus et que personne ne doit monter à bord. D’ailleurs, celle-ci repart aussitôt.
Une minute avant l’arrivée de VAHO, le nom qui me concerne, une jeune Noire opulente me demande si le train s’arrêtera à Champigny. Embarrassé, je réponds: "Oulala, je ne sais pas… Les noms des gares sont marquées sur l’écran…" L’écran est placé très haut. J’observe la jeune femme qui lève les yeux, mais on lit très mal à cause des reflets. Un peu plus tôt, une autre voyageuse a voulu voir si le train serait "court" ou "long" et s’est exclamée: "Je vois rien!" Elle a dû reculer de plusieurs pas. J’observe encore la femme qui s’est adressée à moi. Elle ne semble pas voir grand-chose non plus. Une fois installé dans le wagon, je la repère à nouveau. Elle a pris le risque de monter. Elle est accompagnée d’une femme plus âgée, en fichu rosâtre.
Le train bouge. On sort. Je suis des yeux les façades, les barrières, les câbles dans la lumière. La chaleur est excessive. Je reconnais le chapiteau bleu de l’École du Cirque, la rue de la Clôture, j’essaie de voir si des caravanes ne sont pas installées entre les piliers du périph. Il y a des véhicules de ce genre, mais ils n’ont pas l’air clochardisés. En imagination, durant un instant, je suis les voies de chemin de fer parallèles qui virent et disparaissent, en me disant que ce sont les voies du TGV, celles que j’ai empruntées quand je suis allé retrouver S. à Bâle, ce printemps. Je ne suis pas dans le TGV. Je suis dans le RER. La vitre est griffée. Cette griffure fait une lettre, elle-même partie d’un mot que j’ignore, inscrit sur la coque du wagon. Je songe à Maspero dans le "Roissy-Express". Ici, la vitre n’est pas opaque. Le dehors éclate sous le soleil.
Pantin. Arrêt. La jeune femme qui ne sait pas si le train s’arrêtera à Champigny s’est levée. Elle hésite encore. Peut-être vaudrait-il mieux descendre et interroger un agent? Mais déjà le train est reparti.
Noisy-le-Sec, je descends, les laissant, la jeune femme et la dame au fichu rosâtre, à leur indécision. (Au moment où j’écris ces lignes, je consulte Wikipédia: la lettre "O" de "VOHA" signifie que la rame était un omnibus, c’est-à-dire qu’elle devait s’arrêter à toutes les gares du parcours jusqu’à Villiers. Or, il y a bien une gare "Les Boullereaux-Champigny" sur le trajet. J’espère que les voyageuses ont persévéré et sont restées dans la rame.)
À Noisy-le-Sec, nous sommes nombreux à descendre. Nous nous trouvons tout au bout du quai. Il faut marcher jusqu’à l’escalier et au conduit qui joint la sortie.
Je sors. À ma gauche, un pont qui surplombe les voies. À droite, la station du tram. En face, une rue. Il y a des cafés, des hommes sur les terrasses, dans la chaleur. J’organise la distribution des tickets de transport dans les poches de mon pantalon. Je fais quelques pas. Un tram est là, mais à quelque distance de la station. Peut-être cinquante mètres. Comme il n’est pas devant la station, les voyageurs doivent patienter.
Enfin, le tram se met en branle. Cinquante mètres. Glissement des portières. Surprise: ça ne vas pas jusqu’à Saint-Denis. Ça s’arrêtera place du 8-mai-1945, à La Courneuve. J’hésite. Tout ne file pas droit. Décidément, c’est l’aventure. Je n’hésite pas longtemps et choisis un siège isolé, côté soleil. J’ai raison de ne pas attendre le tram suivant, mais je ne sais pas encore pourquoi. Au moment de partir, le tram se remplit d’un coup. Un ado vient s’asseoir en face de moi et me lance un regard. Nouvelle reconnaissance: une fraction de seconde, en détournant les yeux, je pense que c’est un regard "d’ici", dont il ne faut pas exagérer la dureté. Ne pas oublier que "t’es-qui-toi-fils-de-pute" peut n’être, suivant l’endroit, pas très différent de "vous-m’avez-l’air-plutôt-antipathique". Dans le même temps, je pense aussi que tout cela (surtout cette réflexion) est pur fantasme.
Le tram s’engage sur le pont. Immensité des voies dans le feu du jour. On est apparemment dans un espace de triage. Et c’est comme si la gare avait été ajoutée après coup, dans un coin de cet espace, parce qu’il fallait bien la mettre quelque part. Cette impression ne va plus me quitter tout au long du trajet, à propos des routes, des ponts, des immeubles, des hangars, étalés à distance sous le ciel: il fallait bien les mettre quelque part; on les a dispatchés comme ça.
Deux arrêts, on est à Bobigny. Tout est ouvert, horizontal. Le tram a ceci de particulier qu’il avance sans heurt. Il offre le plus proche équivalent du travelling latéral. (C’est parfait: je suis bien venu dans ces parages pour voir un film.) J’apprécie le passage du canal, perpendiculaire aux voies, ce qui lui donne un sens du lointain. On s’arrête près du Centre commercial Bobigny 2. Longue façade aveugle corrompue. Près de l’entrée (l’entrée principale? secondaire? l’entrée de service?), un grand sigle, un sigle-valise, à la fois "b" minuscule et "2", et la base du "2" se prolonge le long du mur, tandis que l’on roule plus avant.
Un arrêt. Noisy de nouveau, mais pas sûr.
"Drancy-Avenir", autre station. Il y a là-bas l’entrée, qui fait un peu mosquée, de l’hôpital franco-musulman "Avicenne".
Redépart. Immeubles étriqués. Battants de fenêtres qui font des lignes entrecroisées. Pénombre de squares modiques. Filles qui se balancent. Autoroute. Je pense à des expressions que j’ai lues pour ma thèse: trop large emprise au sol des infrastructures. On approche de La Courneuve.
Le tram se vide, se remplit.
Babil. Babel.
Je ne tourne presque jamais la tête vers l’intérieur. Maintenant, je cherche les fameuses barres, les barres qui sont encore debout. J’en vois assez loin, d’une longueur honorable. Elles cachent en partie des tours.
Placages. Frontalité.
Désert, écrit-on. C’est, je crois, l’ouverture du paysage qui appelle ce mot. Quand on arrive place du 8-mai-1945, on est aussi près du carrefour des Quatre-routes, ou bien je confonds les deux, ou bien c’est la même chose. Il n’en reste pas moins que l’effet est bien de l’ordre du Far West. À l’échelle des alentours, la place est minuscule et bizarrement encombrée. Il y a les voies du tram, l’abri en matériaux synthétiques, les cafés-terrasses aux devantures seventies et séniles, les trous d’espace, les gabarits inégaux, le trafic. Je sors du tram pour apprendre, d’une dame en boubou qui est en train d’informer un voyageur plus perdu que moi de l’existence d’un bus de remplacement, que le reste de la ligne est hors d’usage. J’aurais pu attendre longtemps à Noisy.
Il fait très chaud. Un bus est de travers sur le carrefour. La dame dit: "C’est celui-là… Il vient de partir…" Et, en effet, le bus a démarré.
Un autre bus arrive assez vite. Je grimpe. J’attends.
Les voies. Les terrasses. Les hommes.
Ce carrefour, c’est le cœur de ce petit voyage: une disparate qui palpite.
Assez vite, le bus repart.
Après, il y aura les rues piétonnes et bondées de Saint-Denis, le panneau "Centre commercial basilique", le bus qui se vide de plus en plus, cet homme d’allure indienne ou pakistanaise qui me demande si l’on est bien arrivé à la gare ("Je ne sais pas… Je ne crois pas…") et finalement la gare, et le regard de la jeune fille du guichet quand je lui demande si les RER passent ici ("Pour aller où? – À Paris. – Voie 2.") et le boyau qui sert de souterrain pour joindre les quais… Le plafond bas, les ampoules nues… Voie 2 ou laquelle? Je ne sais plus. Une rame est en partance… Une autre arrive. Un vieil homme, que j’interroge sur sa destination, d’une voix éraillée me souffle: "Corbeil-Essonnes". Voie 4, un jeune garçon de dix ou onze ans, un peu épais, me demande si c’est ici que passe le train "pour Gare du Nord". Je déchiffre l’écran voilé par les rayons insistants (il doit être 18 heures): "Oui, mais dans une demi-heure... Attends, il y en a un autre qui passera voie 5 dans 10 minutes…" Le garçon est déstabilisé. Il répète la question que sa mère, sans doute, lui a ordonné de poser, celle-ci et pas une autre: "Oui, mais… Ici, ici, c’est bien pour Gare du Nord?" À mon tour, je répète que oui, mais qu’il vaut mieux changer, parce que la prochaine rame passe en face, dans dix minutes… Nouvelle incompréhension. Déjà, le quai numéro 5 s’est rempli. Je me détourne du garçon.
Et puis, dans le RER, il y aura encore ce type, dont je penserai qu’il est celui qui se tenait assis, le front appuyé sur ses genoux, à quai, pendant qu’on attendait, répartis par grappes à l’ombre des panneaux d’information. Une minute après le départ du train, il vomira contre la porte automatique à peine refermée. Un jeune en casquette Yves-Saint-Laurent lui tendra une bouteille d’eau pour qu’il nettoie la porte et qu’il se rafraîchisse. Un autre type, un Blanc, demandera: "Qu’est-ce qu’il a?"
Moi, je ne dirai rien.
Je garderai les yeux rivés sur les cannelures et la diversité bâtie de la banlieue, ce 16 août de soleil et de chaleur avant Paris.
par Filippo Zanghì 0 commentaires
09 août 2011
07 août 2011
Paris carnet de la patience 34
Lectures.
Lu les premières pages de Vertiges, de Sebald, où le narrateur s’attarde sur les souvenirs de Stendhal, certains effacés ou peut-être même absents, mais recouverts par une image, une image si nette qu’elle donnait l’impression que le souvenir, ou l'illusion, était indélébile.
Lu, dans un journal, que Leon Parker, que j’ai vu l’année dernière au Sunset accompagner Renzi et Mirabassi, est considéré comme l’un des meilleurs batteurs de jazz actuels. Il a d’autres qualités. Il donne des leçons de body performance, dont j’ignore tout à fait la nature. Reste que cette information a fait mouche. Je me souviens, en particulier, des gloussements suscités dans le public, lors du concert, par ses solos. En fait de solo, parfois, on avait l’impression que toute sa masse corporelle était agitée de l’intérieur et que le solo avait lieu dans ses viscères, si bien que les spasmes de son body ne débouchaient que sur des effleurements et des choses machinales sur les tambours, le hi-hat ou les cymbales.
Fréquenté, sur le web, les "Premières rencontres de la revue électronique". En vérité, ça date d’octobre 2002. Les participants étaient: Chaoïd, Fluctuat, Inventaire/Invention, Panoplie, Périphéries et Synesthésie. Je surfe un peu. Je vais voir les sites. Panoplie? Un message d’erreur s’affiche et précise que, "faute de financement, la revue web de création contemporaine panoplie.org a cessé ses activités depuis mars 2009"…
Aux "rencontres", à la question: "Quel site web a le plus d’importance aujourd’hui, dans le champ culturel?" Les gens répondaient: le site de François Bon. J’imagine qu’ils répondraient la même chose aujourd’hui.
Petite moisson: "Un livre [numérique] pèse moins qu’une photo jpg d’appareil de poche."
Ou bien: "La création littéraire aujourd'hui c'est sur le web, point barre."
Ou encore: "Texte en paume: écrire sur ma paume gauche avec les doigts de ma main droite, expédier le texte juste en levant la main vers le ciel en pleine ville."
Ce dernier extrait me rappelle tout ce que je lis, ou ne lis pas, ces derniers temps, sur la ville numérique.
Mastoc exemple: Code/Space.
Sans oublier les propositions monétisables et monétisées… Layar, entre autres, "which offers an augmented view of the world". Rien que ça.
Pour la littérature numérique, en tout cas, chouette savoir que Philippe en a été, dès le début:
par Filippo Zanghì 0 commentaires
03 août 2011
Paris carnet de la patience 33
On est mercredi, midi: on entend la sirène. Je consulte un forum internet: tous les premiers mercredis du mois, à midi, elle se déclenche. On l’exerce, pour s’assurer de son fonctionnement, si la guerre éclatait.
L’autre jour, ils ont viré les Afghans du square Villemin.
Il y a quelques semaines, à la fin de la dernière séance du séminaire, en Sorbonne, j’ai bavardé quelques instants avec le professeur. J’ai appris que le doctorant qui travaille sur le mot "France" dans la chanson française, du XIXe siècle à nos jours, est en fait l’un de ses doctorants. Le professeur m’a rappelé qu’il arrive d’Australie.
Un ancien joueur de tennis, invité de Radio Roland Garros (que j’écoutais en ligne, de temps à autre, au moment du tournoi), a précisé que les Australiens désignent souvent leur pays d’origine par l’expression "down under". Lorsque l’Orient aura pris le contrôle des opérations et que les cartes du monde auront été redessinées, l’expression se maintiendra peut-être, mais elle aura perdu son aura d’excentricité. Quant à l’Europe, nous la désignerons sans doute par l’expression "là-bas derrière".
par Filippo Zanghì 0 commentaires
25 juillet 2011
Paris carnet de la patience 32
"Sur le marché forain de Carpentras, il m’est apparu que l’une des dimensions majeures de l’ensemble des relations nouées dans un anonymat relatif à l’occasion des achats sur les étals était la mise en scène d’une interconnaissance (ou d’une "amitié") généralisée censée manifester l’appartenance à une même communauté locale et régionale.
Entre les linéaires d’une grande surface ou dans une salle d’attente d’un aéroport, l’enjeu des relations éphémères et ténues qui s’engagent peut être d’une tout autre nature: dans de tels espaces sociaux, il ne sera plus question d’être ou de jouer à être "du coin", mais plutôt de se présenter comme un consommateur averti sur le marché mondial ou un acteur à part entière de la modernité cosmopolite."
Cela me fait penser à l’air que je prends (l’air détaché de celui qui n’est pas en visite), quand je suis sûr de croiser un touriste devant la gare de l’Est et quand je me figure qu’il m’observe attentivement: jouissance de faire voir, ou de faire croire, par une indifférence très étudiée, que je suis un bel exemple d’indigène de la grande ville.
par Filippo Zanghì 1 commentaires
18 juillet 2011
Paris carnet de la patience 31
Il y a bien, à Paris, des ciels où passent des orages.
Week-end avec S. Grands boulevards. Champs Élysées. Guéridon Jean Royère. Shopping. Terminus Nord. BNF. Marais. Terrasse. Amour et sommeil.
Google a désormais ratissé la Suisse. Vu l’immeuble de mes parents sur Street View. Vu la ferme. Il y a même la Toyota devant le garage.
Dans Le Monde, un article sur les Afghans du square Villemin. Il faudrait que je retourne les voir jouer au foot. Je pourrais amonceler de quoi écrire un petit post sur le transblog.
Il faudrait écrire un autre post sur le passage (à retrouver), dans un roman, où j’ai eu l’impression soudaine, et très nette, que ça sortait d’un atelier d’écriture. Ma fierté, ensuite, de découvrir que l’auteur était effectivement passé par un "institut littéraire" (à creuser).
J’ai ajouté à ma page Netvibes le fil RSS du site de l’Association Georges Perec. Mais rien n’arrive.
J'espère que j'aurai fini mon roman l'été prochain.
Aujourd’hui, je rêvasse.
par Filippo Zanghì 0 commentaires
11 juillet 2011
Renens ce soir (il y a tout juste 70 ans)
"Lausanne a construit une humanité en dehors de son cadastre et de ses bornes. C’est étonnant l’impression qu’on éprouve ce soir. Il n’y a rien – j’y réfléchis – de plus sublime que le neuf, le neuf utilitaire qui fait renaître l’épopée. Je n’ai de sens, en tout cas, qu’à cela ce soir, et, de famille, que ce luxueux peuple qui improvise, organise un ton, lequel se trouve être parfait comme tout ce qui est du monde-monde – le contraire de ce qui est appelé "gens du monde". Il n’y a de sain et de vrai que le peuple.
C’est du côté de Renens ce que je veux dire, quand l’herbe et le ciment composent avec l’éternité et que la préhistoire qui renaît salubrement-biologiquement oriente les foules en dépit de toutes les intentions louables ou non des architectes. Ce qui existe dès lors est simplement cela qui permet au rossignol de faire s’écrouler dans les derniers grands arbres ses éperdues cascades qui pèsent.
D’une terrasse – car il y en a quand même – je discerne une demoiselle qui est sur la route à bicyclette avec de nombreux paquets intelligemment ficelés, et aussi un chien qu’elle tient en laisse, lequel aplatit ses pattes placidement à sa droite à sa bonne petite allure à elle. Elle doit avoir un petit pied-à-terre quelque part à la campagne. Le bonheur, en d’autres termes. Elle doit avoir un emploi et gagner un peu plus que juste sa vie, ce qui lui permet ce luxe – appelons ce peu de liberté luxe.
Mais il ne lui en faudrait pas davantage. Si elle gagnait ce soir à la loterie – puisque c’est justement ce soir qu’elle se tire – elle perdrait la tête. Il vaut mieux que ce soit demain, à tête reposée, ce moment où elle constatera en lisant le journal qu’elle n’a rien gagné – ou seulement un franc. Ni moi non plus je ne gagnerai rien. Le petit frère de la blanchisseuse a gagné dix francs le mois passé et tout le monde souriait de plaisir quand il racontait cela dans le train – car la vie se passe en train ici, et il serait difficile qu’il en fût autrement, puisqu’il n’y a qu’une route conquise sur le lac et les vignes et, tout de suite après, l’altitude. Toutefois, du côté de Renens, il n’y a plus ce rocher, et l’agriculture et le bâtiment s’épanouissent mieux sur une étendue qui a de la profondeur, et c’est cela qui brusquement permet cette humanité et cette élégance juste du peuple qui fait perdre la tête. C’est là, du moins, que je suis ce soir. Et j’y reviendrai tous les soirs. Tant qu’il fera beau. Ah! mais il pleut tandis que j’écris ça.
Cette demoiselle – il y a longtemps qu’elle est loin – avait de ces valises en paille tressée dites japonaises, avec des coins de cuir pour prévenir l’usure, et cela me rappelait le bon vieux temps. L’une doit sans doute contenir de ces bons livres anglais ou russes, si agréables, très compagnons, en tout cas qui vous soutiennent: un Gorki, un Tourguenief, disons. Et elle passera ainsi le samedi, le dimanche, le lundi. Ainsi ou autrement.
Il faut avouer qu’il y a encore de fastueux jours sur la planète.
C’est comme s’il n’y avait point de guerre. Et, de fait, même dans les pays belligérants, il n’y en a point: il y a ce lyrisme de toute la nature, qui est celle-là humaine aussi, qui est bien plus fort que tout ce que peuvent mettre en branle les hommes en fait de mitrailles et de discours.
Il y a aussi le grillon qui s’évertue dans le ciment – les drains préparés pour un ouvrage sur l’herbe – comme l’heure s’avance et que les derniers "goals" des fils pas encore couchés s’abattent avec brutalité sur les belles persiennes de tôle peinte qui sentent bon des fenêtres. Fussent-elles ouvertes, les vitres voleraient en éclat. C’est vous dire quelle valeur il y a ici dans ces muscles et ce crépuscule.
Point de touristes, point de muscadins, plus de dames à cannes qui sentent le vieil ambre fripé. C’est sérieux et éternel.
Aucune voiture ne passe. C’est si agréable, maintenant, cette extinction de l’industrie automobile.
Je me réjouis, demain, parce que c’est dimanche."
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07 juillet 2011
Paris carnet de la patience 30
Hier soir, Jean-François m’a téléphoné pour me proposer de me joindre à une petite fête dans un café de Belleville. Je ne sais pas si c’était vraiment à Belleville, mais pas loin en tout cas, tout au bord du 10e. On se retrouve dans un quartier en rénovation que j’ai traversé, l'année dernière, quand je suis allé me promener aux Buttes-Chaumont. Rues étroites. Pente légère. Maisons délabrées. Un écriteau de la ville est tendu, qui annonce leur destruction prochaine et leur remplacement par des édifices de même gabarit. Il y a une place Sainte-Marthe, minuscule, où les terrasses et les bourgeois-bohème s’épanchent. Je me rends un peu plus haut, rue de Sambre et Meuse. C’est exquis, ce café. Pas assez cher, sans doute, dit quelqu’un. Le plafond de l’une des deux petites salles dont se compose l’endroit s’est effondré. Des tubes d’échafaudage le soutiennent. Sur la rue, une grosse machine à ciment. Une fille, dont il se trouve qu’elle travaille pour la société qui est en charge des travaux, nous explique que le sol est glissant par ici. Quelqu’un proclame qu’il n’y aura bientôt plus que des dalles à Paris. Un autre s’amuse: "Glissant? Imagine: Belleville se retrouve à Saint-Michel!" On rit. J’ai joui très vite de ce glissement imaginaire, parce que j’ai la carte de Paris bien en tête désormais. Des couples arrivent, peu à peu. On bavarde.
Nous sommes les-plus-très-jeunes-des-nouvelles-classes-moyennes-qui-se-lancent-dans-la-vraie-vie. Une fille hésite. Elle devrait obtenir sans trop de difficulté un poste d’assistante à Bobigny, mais deux coups de téléphone impromptus lui offrent une alternative: inspectrice de l’Éducation nationale ou, mieux encore, chargée de la coordination inter-universitaire à l’ambassade de France, à Washington. Toutefois, son mari vient d’être nommé Maître de conférences à Montpellier. "C’est un choix de riche", dit quelqu’un. La fille répond: "C’est le choix qui est riche. Moi, pas encore." On rit. L’ami qu’on fête, quant à lui, vient de terminer sa thèse. Une Fondation lui accorde une bourse de 25000 euros pour un séjour à l’université de San Diego. Il raconte que son directeur, à l’EHESS, lui avait proposé deux destinations: Aberdeen ou la Californie. Quelqu’un demande: "Et il t’a laissé combien de temps pour réfléchir?" Rires.
Un couple vient s’asseoir près de nous. Lui est français. Elle est mexicaine. Lui a séjourné longtemps là-bas, au Mexique. Il donnait des cours de français. Il nous parle des narcos, des chansons qui célèbrent leurs exploits, de la jalousie des Colombiens de passage, qui n’avaient pas droit à ce genre d’accompagnement et qui l’ont donc importé, depuis, à Medellín. Il dit que les Mexicains ont supplanté les Colombiens, depuis la mort de Pablo Escobar. Moi, je parle un peu de l’Angleterre.
Ceux qui ont des enfants disent au revoir avant minuit. On bavarde encore un peu, et puis on s’en va, nous aussi.
Je redescends vers le canal Saint-Martin. Je vois un couple danser au milieu de la chaussée.
C’est l’été.
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30 juin 2011
Paris carnet de la patience 29
Fête de la Musique. ("Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique…") Jean-François me propose la Butte aux Cailles. On y trouve de tout: ici, des quinquas bluesy – un chanteur en perfecto, la chanteuse à la voix grave –; là, des jazzeux bedonnants; plus loin, des sonorités et des jeux d’écho seventies; et puis, un dreadlocks pêchu à la voix cassée, "Redemption" et deux allumés qui dansent devant la scène (tandis qu’une jeune fille, portant une casquette à large visière et l’œil collé à son réflex entrée de gamme, cherche à saisir l’instant); et puis, la découverte: des jeunes (vingt ans peut-être, en moyenne) qui assurent total niveau funk-fusion, et là-dessus deux rappeurs qui ont plus de bouteille (la trentaine au moins), un mélange qui fonctionne, le public en redemande. À la fin, je pose la question au guitariste: "Vous êtes d’où?" Ils sont d’ici, du 13e. J’étais frappé de la diction rap, très articulée: tout s’explique. Bref, ils n’ont pas de CD, mais une page Myspace. Ils s’appellent Ballade mentale. (Les deux "l", je ne sais pas si c’est voulu, mais ça en jette.) Sur le site, on les voit dans une émission de Bastille-TV, laquelle ne dit pas grand-chose de l’énergie que ça dégageait, sur cette petite place, au bout de la rue des Cinq Diamants.
Maintenant, il est une heure et demi du matin. La techno a pris le pouvoir dans tout Paris.
Allez, moi je rouvre le carnet de la patience. Et j’écris: Fête de la Musique. "Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique..."
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22 juin 2011
Paris carnet de la patience 28
Il est tard, bientôt minuit. Dans la ville, c’est déjà la Fête de la Musique.
J’irai demain. Ce soir, je reste dans ma cellule – je l’appelle comme ça, vu que j’habite un ancien monastère.
Peut-être, de l’appeler cellule, elle m’incite à plus encore de quant-à-soi, à plus de solitude.
L’autre nuit, après la série des films italiens à l’Accatone de la rue Cujas, j’en ai visionné quelques autres sur YouTube, en petits morceaux de 9 minutes 59 chacun.
Comme la cellule donne sur un jardin, pas de grande rumeur de ville, comme celle qui s’élève de sous les fenêtres de Jerome Charyn – je n’ai jamais été à sa fenêtre, mais je me souviens d’une émission "New York" de Thalassa, sur France 3, qu’avait enregistrée mon cousin.
Décidément, Paris ne fait pas grande métropole.
J’ai téléchargé le dernier Sonic Youth. Je me souviens des nuits siciliennes, humides et moi seul encore, regardant les photos du grand-père, casque sur les oreilles, "Stones" en mode repeat et cheminée dans le dos crépitante.
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16 juin 2011
31 mai 2011
Paris carnet de la patience 26
Hier à midi, déjeuné avec J. V. W., près d'Italie.
Parlé, entre autres, de la lecture naïve des auteurs. Et lui de se lancer: "Je me souviens de la lecture de Balzac. Il parlait d’une rue, juste un peu plus bas, près d’ici, où les vieilles masures étaient des bordels. On se trouvait alors à peine au-delà de l’octroi (je traduis: à peine au-delà du mur qui encerclait la ville, mur ponctué de "barrières" où les denrées - notamment les boissons alcoolisées - étaient taxées). Eh bien, je les ai vues, ces bicoques; je suis sûr que c’est d’elles que parlait Balzac; elles ont disparu à la fin des années soixante."
Je lui ai demandé s’il habitait une tour. Il a répondu: "Non, j’habite une barre."
Il m’a aussi raconté ses trajets vers Saint-Denis, l’arrêt Pleyel où c’était "merveilleusement banlieue", parce qu’il y avait toujours, le lundi matin, des petits loubards, mais aussi des femmes en boubou ou les filles de l’internat réservé aux enfants des récipiendiaires de la Légion d’honneur, etc. Il ajoute: "Elles portaient l’uniforme, mais à cette heure-là, certaines ne l’avaient enfilé qu’à demi…"
Je vois danser les images au fond de ses yeux.
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20 mai 2011
Paris carnet de la patience 25
Hier soir, j’ai vu D. à "son" bar, La Pistache. On a bu de la bière. Des panachés. Des "Picon bière". E. s’est assise à notre table. Fraîche. Pommettes carmin. Elle rentrait du travail. D’abord en tailleur, elle est allée se changer. Elle est revenue en jeans, mais avait conservé son décolleté.
Elle se présente. Elle est assistante de direction dans une agence immobilière qui est spécialisée dans les objets de standing. Elle nous apprend qu’une partie du 9e est devenue très demandée aujourd’hui. Entre autres, elle a vu l’appartement de Kenzo, après qu’il a été vidé et son mobilier vendu aux enchères. Elle fait de la photo pour "se compléter".
Comme on se présente plutôt comme des artistes, elle veut savoir ce que j’écris, tout en m’avouant ne lire que très rarement, pour sa part. Je dis: "Un roman familial." Comme j’enchaîne sur la Sicile, elle me parle du Berry, me demande si je connais. Je dis: "Non." Elle me rappelle que c’est un ancien Pays. La culture s’y veut encore spécifique. Donc, voilà: elle est berrichonne. (Ce qui sonne juste: elle est bien en chair.)
Plus tard, elle me dit qu’elle aime parler aux gens pour "se découvrir". Il faut parler, s’expliquer, alors on se rejoint. Je lui dis que, d’après moi, on ne peut jamais se rejoindre. En vérité, je n’en sais rien – je prends la pose. (Je pense à Pirandello, à la cassure entre ce qu’on croit savoir de soi-même et ce que les autres croient savoir de vous. Évidemment, je ne dis rien de Pirandello. Je suis assez clerc comme ça.)
Elle a une poitrine avantageuse. Elle le sait. Elle sait que les hommes aimeraient lui toucher les seins. Quand elle va se repoudrer le nez (en fait, elle a dit "je vais pisser"), D. se lâche et clame: "Hmm… J’ai envie de lui sucer les seins!" Plus tard encore, sur proposition de D., elle ira jusqu'à se les peloter lascivement.
Mais D. reçoit un appel sur son portable. Il répond, se lève et s’éloigne.
Moi, je suis resté un peu béant.
E. m'a dit: "Salut!" Et puis, elle est partie.
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