Signes non pour être complet, non pour conjuguer / mais pour être fidèle à son ‘transitoire’ / Signes pour retrouver le don des langues / la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? H.M.

14 juillet 2016

Noblesse enfance

Invitation en petit comité chez un diplomate italien d’une extrême gentillesse. Nous fûmes reçus dans une chambre de rêve. Non pas au sens figuré – belle comme dans un rêve – mais bien littéral, telle qu’elle m’apparaît sans cesse en rêve, comme l’image enfantine de la nostalgie, sans que toutefois je désire la retrouver à mon réveil: spacieuse, entièrement tendue de soie rouge, dans une semi-pénombre, unissant ce que l’objectivité a fini par rejeter et ce qui a trouvé refuge dans l’inconscient, une noblesse qu’on fantasme dans l’enfance et dont le réel, même celui du grand monde, n’est jamais à la hauteur. La conversation faisait parfaitement corps avec la pièce. Il faut vieillir avant de voir l’enfance et les rêves qu’elle a laissés derrière elle s’accomplir – trop tard.
Extrait de Theodor W. Adorno, "Vienne, après Pâques 1967", dans Amorbach et autres fragments autobiographiques, traduit par Marion Maurin et Antonin Wiser, Paris: Allia, 2016, p. 49.

07 avril 2015

A distance


13 mars 2015

16 octobre 2014

04 août 2014

Il est rentré (mon premier livre)

Ça fait longtemps qu’il est rentré, Sandro. Plus d’un an déjà.

Aujourd’hui, le projet Andata e Ritorno est devenu un spectacle.

Trois livres naissent aussi du projet :

  • Quelque part entre deux points du monde (suivi de Ici), de Germano Zullo, qui est le texte du spectacle inspiré par le voyage de Sandro ;
  • Paysages intermédiaires, la correspondance images/récits entre Sandro et moi, qui a été réalisée pendant le voyage ;
  • Immagini, enfin, photographies de Sandro, souvenirs du voyage et "parcours imaginaire".
Les trois livres sont à paraître.
Ils peuvent être commandés ici.

En un certain sens, Paysages intermédiaires est mon premier livre. (Il n’est pas le dernier.)
Je n’en suis pas peu fier.


30 mars 2013

Il est parti

Sandro est parti ce matin. Une cérémonie de départ était organisée au Théâtre des Trois P'tits Tours.
Il a fait un petit discours. Et puis, il a pris son grand sac à dos.
Il est parti.
2000 kilomètres à pied. De Morges à Petrizzi. De Morges – en Suisse – à Petrizzi – en Calabre.

Cinq ou six minutes à peine après son départ, nous avons quitté le théâtre.
J’ai pris ma Panda. J’ai roulé un peu. Et je l’ai vu qui marchait.
Il était dans le crachin. Très loin, déjà. Et j’ai pensé: "Mais c’est bien sûr… Il marche dans le temps…"

Je me suis souvenu du poème intitulé "Mars à Meudon", dans lequel Jacques Réda récupère une phrase de Borgès:

Je peux attendre l’autobus sous ce doux aspergès
De mars. Il pleut. Ou il pleuvait. (
La pluie, a dit Borgès,
Est quelque chose qui sans doute a lieu dans le passé.)

C’est ça. Il pleut. Il pleut toujours. Et il pleuvait.
Il est parti, maintenant. Et moi, je rentre. Ou je rentrais.
C’est un peu ça.
Il est parti.
Et moi, dorénavant, je suis là-basje me souviens.

27 novembre 2012

La face cachée de New York...

"A Breezy Point, à l'extrémité de la péninsule, une centaine de maisons ont été décimées par un incendie. Durant Thanksgiving, certains habitants, déjà sonnés par Sandy, ont été pillés. Au milieu d'une scène de fin du monde, la maison de Regina McNulty n'est plus qu'un champ de ruines. Mais un objet a miraculeusement résisté au feu et à la tempête: une statue de la Vierge Marie. L'endroit est devenu presque sacré et des centaines de pèlerins viennent lui faire des offrandes. Pour croire en un avenir meilleur."
Stéphane Bussard, "La face cachée de New York révélée
par Sandy", Le Temps, 26 novembre 2012.

24 octobre 2012

Popolazione agricola sulle spalle tirreniche

"La popolazione agricola era scesa per l'Italia, tra il 1861 e il 1951, dal 59,6 al 42,6% e per la Lombardia dal 57,7 al 20,1%; e nel 1961, rispettivamente al 29 e all'11,2%. In Sicilia, per contro, la ruralizzazione dell'economia era continuata assai forte dopo il 1861: ancora nel 1951, il numero indice della popolazione agricola rispetto al 1861, fatto eguale a 100, era di 134,8 di fronte ad un valore di 94,9 per l'Italia e di 51,4 per la Lombardia. Perciò, per gran parte delle campagne siciliane gli addetti all'agricoltura sono tuttora molto numerosi rispetto alla popolazione attiva totale, nonostante la loro recente, cospicua contrazione. E dovunque: nelle aree del latifondo interno come nelle plaghe di agricoltura intensiva e moderna dei litorali, specie di quello ionico. Frequenti sono infatti i comuni, la cui popolazione agricola interessa il 70% della popolazione attiva, e talvolta anche più dell'80%: nell'altipiano interno (Castel di Iúdica 79; Lucca Sicula 79; Calamònaci 74; Castrofilippo 76), come sulle spalle più elevate dei Peloritani (sia ioniche: Antillo 76; Casalvecchio Siculo 73; Castelmola 72; Mongiuffi Melìa 74; Motta Camastra 79; Roccafiorita 80, che tirreniche: Fondachelli Fantina 78; Mazzarrà Sant'Andrea 80; Rodì Milici 75)..."

Aldo Pecora, Sicilia, Torino: UTET, 1968, p. 219-220.

24 septembre 2012

Baglio, bahal, baile


"La voce dialettale bàgghiu (secondo altre inflessioni locali, baggh, bàgliu, bàddiu), d’uso corrente in Sicilia e nella Calabria meridionale per definire il cortile della masseria – e per traslato la masseria stessa – ha dato adito a diverse ipotesi etimologiche. C’è chi la vuole derivata da bajulo, ‘perché per lo più ne’ cortili vi sono i magazzini’ (M. Pasqualino, Vocabolario siciliano etimologico, italiano e latino, Palermo 1785-95, cit. in A. Traina, Nuovo vocabolario siciliano-italiano, Palermo, ed. Pedone-Lauriel, 1868), chi dal latino vallum (G. B. Marzano, Dizionario etimologico del dialetto calabrese, Laureana di Borrello, ed. ‘Il Progresso’, 1928), oppure, ancora, da una presunta matrice araba bahah, pure significante ‘cortile’ (come riporta G. Valussi: ‘Sembra che derivi dall’arabo bahal: cortile’). Non mi consta però che quest’ultima ipotesi sia stata mai presa in considerazione dai moderni etimologisti che si occupano di arabismi siciliani: cfr. G. P. Pellegrini, Terminologia geografica araba in Sicilia, ‘Annali Ist. Orient. di Napoli’, Sez. Linguistica, III, 1961, pp. 109-201; e dello stesso A., il Contributo allo studio dell’elemento arabo nei dialetti siciliani, Univ. degli Studi di Trieste, Ist. di Filologia romanza, n. 2, Trieste, 1962.
D’altra parte, nel dominio delle lingue romanze, il termine bàglio ha – come avvertono il Dei e il nuovo Grande dizionario della lingua italiana del Battaglia – un preciso riscontro morfologico e semantico nel francese antico bail o baile (e forme laterali, bayle, balie, baille…) che pure designava uno spiazzo recintato e, più particolarmente, il cortile interno (e l’atrio anteriore) del castello (cfr. F. Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes di IXe au XVe siècle, Parigi, 1880 – repr. by Scientific Periodicals Establishment, Vaduz, e Kraus Reprint Corporation, New York, 1961, alla v. ‘baile’, p. 553 del tomo I)."

Benito Spano, "La masseria meridionale", in Giuseppe Barbieri, Lucio Gambi (a c. di), La Casa rurale in Italia, Firenze: Leo S. Olschki editore, 1970, p. 276-277, n. 11.

07 août 2012

New York

Il y a un an, mon père, mon frère et moi sommes allés à New York. C’est mon frère qui a eu cette idée. Retourner à New York, mais avec papa.
New York: six jours en six minutes et six photos.
Je n’ai rien à dire sur les photos.
Quant au clip sonore, il y a, dans l’ordre, mais profusément: le matin du départ; Ellis Island et l’arrière-grand-père; un marché sur un trottoir de la 34e rue, "Beats by Dr Dre…" et les prédicateurs aux prises avec un sceptique, "Read Romans again…"; il y a un chœur dans le parc et la fanfare de la police à deux pas, sur la 5e avenue dont un tronçon, ce jour-là, est fermé au trafic; il y a le repos bien mérité dans un square et le bilan provisoire de mon père sur "la vie américaine"; il y a le quartier de Little Italy, dans le Bronx, et les rumeurs de la ville; une pause dans la chambre avec un jeu télévisé; un pianiste assez relax, dans le hall qui résonne; des promeneurs, un cheval, une course à pied; il y a les musiciens latinos, dans le métro, retour du Queens; la fête de San Gennaro, bruyante et graisseuse; et puis il y a ce saxophoniste qui m’a laissé l’enregistrer… Il n’y avait plus personne dans les parages, mais il a continué à jouer. Je l’ai remercié d’un signe de tête. Il s’est penché, lui aussi, et en m’éloignant je me suis dit: "Ça, ce sera mon générique..."


New York on Soundcloud

04 juillet 2012

Sbarchi e direttrici dell'avanzata alleata


"La campagna d'Italia, luglio 1943-gennaio 1945" (détail).
In Mario Isnenghi (dir.), Gli Italiani in guerra. Conflitti, identità, memorie dal Risorgimento ai nostri giorni, volume IV, tomo 2: Mario Isnenghi, Giulia Albanese (a c. di), Il Ventennio fascista: la Seconda guerra mondiale, Torino: UTET, 2008, p. 14.

12 juin 2012

Scusami compagno Gino

"L'attaccamento alla famiglia è stato probabilmente l'elemento più costante e meno evanescente nella coscienza popolare italiana. […]
Come introduzione a questo argomento, vorrei citare brevemente una straordinaria storia di vita raccontata a Palermo nel 1949 a Danilo Dolci. Gino O., nato orfano e divenuto borsaiolo, trascorse la sua adolescenza in diversi riformatori e si iscrisse al Partito comunista nel 1943, divenendo presto un dirigente della federazione comunista palermitana. Egli raccontò a Dolci due fatti del 1949 che sintetizzano la natura complessa e variabile dei rappori tra famiglia e società. Il primo accadde al congresso nazionale della Federbraccianti, tenutosi a Mantova, nel corso del quale si commosse fino alle lacrime ascoltando una delegata della provincia di Lecce che, scusandosi di non saper parlare italiano, disse: “Fino a quando non ci dànno la terra, fino a quando i picciniddi mie tengono li piedi scalzi, io non mi stancherò mai di lottare assieme alla mia compagna e non m'importano le bastonate della polizia.” (1) In questo caso, come appare chiaro, le privazioni familiari costituivano un movente importante per venire coinvolti nell'azione collettiva.
Lo stesso anno Gino O. si recò a Marineo, durante una delle numerose occupazioni di terre sui latifondi siciliani:

In quell'occasione ho ricevuto una lezione dura dal punto di vista pratico: perché mentre io con la lettura dei kolkos in Russia, invitavo i contadini alla coltivazione collettiva, essi procedevano invece allo spezzetamento e alla lavorazione individuale. Si preoccupavano di delimitare la loro porzione, con una cinta, delle pietre, le redini del mulo, come quando sul treno si precipita la gente all'occupazione dei posti, buttando cappelli, borse, giornali. A me la cosa sembrava strana e chiamai un contadino, dicendo che la cosa non era giusta; e questo mi rispose: "Scusami compagno Gino: se io lavoro il terreno col mulo, e quello lo lavora solo, all'ora del prodotto io n'ho a pigliare più assai."
Anche qui la lezione sembra evidente: il radicato individualismo della cultura contadina meridionale era più forte di qualsiasi astratto appello alle famiglie per unire le loro risorse.
Individualismo e solidarietà, famiglia e collettività: ho cercato di mettere in rilievo la natura mutevole di questi rapporti nei quarantacinque anni di storia successivi alla caduta di Mussolini."

(1) D. Dolci, Inchiesta a Palermo, Torino 1956, p. 166.

Paul Ginsborg, Storia d'Italia dal dopoguerra a oggi, Torino: Einaudi, 2006 [1989], p. X-XII.

16 avril 2012

Coltivatori agricoli in genere

"Accaparrati ad anno, accordati, affittavoli, affittuari (coltivatori), affittuari a miglioria, affittuari a soccida, aggregati, agricoltori coltivatori, annaroli, annaruoli, arreragisti, avventizi, avventizi agricoli, avventizi fissi, bagai, bastanteddus, bastanti, bastanti mannus, bauern, bauman, bergbauern, boari a dar tutto, boari a paghe, borgesi, bracciali, braccianti, braccianti agricoli, braccianti agricoli trecentati, braccianti avventizi, braccianti di campagna, braccianti fissi, braccianti giornalieri, braccianti mesa mesaruoli, braccianti ordinari, braccianti periodici, braccianti salariati, braccianti semifissi, braccianti volanti, cafoni, campagnini, campari, campettai, camporaioli, capi opera, capoccia, caporali, carraggiani, carusi, casaioli, casaioli mezzadri, casanolanti, casansoli, casanti, casenghi, censualisti, cesuranti, chiusuranti, ciode, ciolonari, ciolonari terziari, coloni, coloni a coltura, coloni a miglioria, coloni a terzo, coloni mezzadri, coloni miglioritari, coloni parziari, coloni perpetui, coloni quartaioli, coloni terzaioli, coloni terziari, compartecipanti, contadini, contadini avventizi, contadini braccianti, contadini fissi, contadini giornalieri, contadini obbligati, cottimine, dienstmagd, domestici di campagna, enfiteuti, famei, famei da fagot, famigli (Veneto, Emilia), famigli da fagotto, fancela, fatutto, fatutto di campagna, fisci, fittabili, fittadin, fittavoli, fittuari, foresi, gabellotti, garzoni, garzoni agricoli, garzoni apprendisti, garzoni braccianti, garzoni contadini, garzoni di campagna, garzoni spesati, ginalzus, giornalieri, giornalieri avventizi, giornalieri di campagna, giornalieri obbligati, giornalieri volanti, giornatai, giuvargius, gran fant, guardia casale, incottaroli, inquilini, juargius, juvalzusminori, kleinknecht, knecht, lavoraterra, logaioli, magd, manenti, manovali, manovali agricoli, manovali avventizi, manovali braccianti, mansuè, manuali, maser, massè, massaius, massari (Italia settentrionale), mensilori, mercanti di campagna, mesalori, mesaroli, mesaroli di raccolta, mesaroli di semina, mesaruoli, mesomini, metatieri, mezzadri, mezzadri a miglioria, mezzadri parziari, mezzadri totali, mezzadri volanti, mezzaioli, narbonaus, narvonajus, obbligati, obbligati ad anno, obbligati annuali, obbligati di campagna, opere, opranti, pachter, paesani, paraspolari, partecipanti, partitanti, parzonali, parzonari, parzonari volanti, piazzali, picio fant, piodisti addetti macchine agricole, plandoni, presellanti, proprietari (coltivatori), quartaioli, quartari, retromezzadri, retromotateri, rettaroli, ribattieri, salariati comuni, salariati fissi, salariati in casa, salariati obbligati, salariati periodici, schiavandari, scorte, second fant, serbidori, serventi, serventi di campagna, servi, servi agricoli, servi avventizi, servi contadini, servi di campagna, servi garzoni, servi massaius, servi minori, servi secondi, servitori, servitori di campagna, servitur in casa, sodaioli, sodaroli, sottani, sotzus, sozzus, spalloni, spesati fissi, spesati misti, spesati semplici, stralcianti, strapazzoni, sudditi, suriman, tagelohner, talbauer, terraggeri, terraggeristi, terraggianti, terraticanti, terratichieri, terrazzieri, terzadri, terzaioli, terzari, terzaroli, terziari, theracos, trecentati, uomini di fatica, uomini di scorta, usufruttuari, vergari (Marche), versurieri, volanti, vrazzali, zappatori, zeracus, zuarzus, zwiterknecht."

ISTAT - Istituto Nazionale di Statistica, "Classificazione delle professioni, Anno 1951" (professioni e arti liberali; arti e mestieri; arti e mestieri inerenti alle colture agrarie e forestali; coltivatori agricoli in genere).

04 avril 2012

Transazione 1879

"Onorand.mo e preg.mo Sig. Principe,

Intitolando a V.S.I. questo libro, io intendo, e attestarle il mio affetto devoto d'amico, e dimostrarle quanto in V.S. pregi i sensi di umanità e beneficenza verso le classi dei lavoratori, in ispecie dei campi...

Del contadino siciliano molti si sono occupati in questi ultimi anni, massime dal lato economico e sociale; ma generalmente, sconoscendone i sentimenti precisi, le tradizioni, le abitudini, la vita insomma che realmente vive...

Ella troverà, egregio Signor Principe, che, oggi come oggi, la fisonomia morale del contadino s'è alquanto modificata, insieme a' suoi tradizionali costumi, ma non per questo ho io voluto modificare un minimo che nel libro mio, composto diciott'anni fa. Ho la coscienza di avere segnato un momento storico, con l'esattezza scrupolosa che per me si poteva; e la storia non si cancella, si giova anzi dell'ieri per spiegarsi l'oggi e apprezzarlo equamente. Io, a buon conto, fin d'allora notavo che iniziavasi un periodo di transazione [sic], che mi lusingavo potesser ridondar tutto in bene della classe contadinesca, che tanto stimo. Ma, pur troppo, le crisi agricole hanno contribuito anch'esse a precipitarla giù... e ne la fame! E la fame è un gran male, suasore di mali più grandi!...

Palermo, lì 14 marzo 1897

dev.mo obbl.mo amico
Salvatore Salomone-Marino"

(Costumi ed usanze dei contadini in Sicilia,
Brancato Editore, 2003, p. 5-6.)

06 mars 2012

Factual fiction

"Our modern world is […] one of constant fragmentation and mixing of genres and lifestyles. The narratives of the traditional “life-story” are breaking down into unrelated pieces. We work 40 jobs over a lifetime, we have 50 sexual partners, we move location and we start again and again in the deregulated, privatised world of self-selling. We inhabit virtual places as much as we do real ones. Facts become blurred and we live out fictions. For works of writing to reflect this world, they also have to enter into the language and forms of our time, otherwise we end up with confused, over-stuffed, compromised books that use an old form to try to talk about a new time.
Whether we like it or not, the net is rewiring our reading habits. As Benjamin said, the novel, as it exists, cannot contain the threat from the form that is greater than it: information. If it is to be relevant at all, the novel must break into new hybrids and leave the 19th-century segregation of fact, fiction, memoir and essay behind. The novel must let the world in and speak through the many forms that the world already speaks through."

12 janvier 2012

C'est la Chine

J’écoute, en ligne, la première leçon du cours de Jean-François Billeter intitulé "Introduction à la civilisation chinoise et à la Chine d'aujourd'hui", donné à l’université de Genève en 1998.
Billeter essaie de rendre sensible, aux étudiants, la formidable diversité de la Chine. Il dit que, la Chine étant un pays, nous pouvons avoir le réflexe ou la tentation de comparer ce pays avec d’autres pays, comme la France ou l’Angleterre. Mais la Chine, c’est aussi et peut-être d’abord un continent, une civilisation. Il évoque des régions chinoises aussi différentes que peuvent l’être, à nos yeux, le Danemark et le Portugal. Ces différences touchent les espaces et les hommes tout aussi bien. Là, Billeter donne l’exemple des étudiants de Pékin, en 1989, tâchant de convaincre, place Tiananmen, les militaires juchés sur les chars de ne pas obéir aux ordres de leurs supérieurs. Et découvrant que ces militaires sont des paysans qui n’ont jamais connu Pékin, qui n’ont jamais connu la ville; que certains, même, sont persuadés qu’ils participent à une gigantesque mise en scène, au tournage d’un film ou à quelque chose de ce genre… Enfin, Billeter souligne les différences qui ont trait aux générations. Des professeurs d’université lui disent: "Les étudiants d’aujourd’hui, pour moi, ce sont des Martiens. Comment leur parler?" Autrement dit, quel est le rapport entre un yuppie de Shanghai et un berger tibétain?
Donc, il vaut mieux parler d’un monde chinois, comme on parle d’un monde méditerranéen.
J’écoute cela et je pense (je ne peux pas m’en empêcher): le monde que j’ai connu, celui dans lequel je vis, et qui compte, entre autres, un grand-père paysan sicilien, un père migrant ouvrier lausannois et un vieil étudiant qui twitte en écoutant Billeter, c’est la Chine.

10 janvier 2012

Tous Lausannois

"Les “vieux Lausannois”, pour autant qu'il y en a, ne soint point imbus de leur ancienneté. Le canton, les vallées des Alpes et du Jura, les villages paysans du Plateau, ont constamment renouvelé le sang lausannois, l'alimentant en forces nouvelles: gens des professions libérales, fonctionnaires fédéraux et cantonaux. La ville exerce un attrait compréhensible, par tant d'espérances de travail, sur les Valaisans et les Fribourgeois aux familles nombreuses, à l'étroit dans leurs vallées et leurs campagnes. L'horloger neuchâtelois y ouvre volontiers boutique ou s'y établit pour ses vieux jours. La Suisse alémanique fournit son contingent régulier de commerçants, d'employés et d'apprentis qui, le tunnel de Chexbres franchi, ont peine à rebrousser chemin vers les brumes du Nord et se dédouanent en oubliant leur langue maternelle. L'Italien est entrepreneur ou maçon. Mais tous sont rapidement d'excellents Lausannois, se sentant chez eux dans cette ville qui est, par excellence, une ville ouverte, assez aérée pour échapper aux préjugés, aux méfiances."

Georges-André Chevallaz, Lausanne (Trésors de mon pays; 91), Neuchâtel: Éditions du Griffon, 1959, p. 23.

27 décembre 2011

La panoplie d'outils agricoles

"L'aquarium, c'était sa trouvaille à lui perso, depuis un voyage sous les tropiques. Il s'était adonné aux joies du snorkeling dans les eaux turquoise de Bahamas. La déco de la pizzeria, il en avait toujours fait son affaire, sa marotte, dès l'inauguration. Il voulait quelque chose de classieux, d'irréprochable. Les colonnes en imitation marbre, la fontaine à la japonaise, la panoplie d'outils agricoles importés de Sicile suspendus sur les murs de crépi, c'était aussi son idée."

Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous
êtes leur crainte, Paris: Seuil, 2006, p. 139.

13 décembre 2011

Un carré de vigne sur la page

"Il est aujourd'hui courant de dénier aux paysans toute espèce de considération pour la beauté du paysage. Celle-ci serait créée de toutes pièces par l'art, et notamment par la peinture. Il est indéniable que le paysage est affaire de culture, dans la mesure où il résulte d'une interaction entre l'homme et l'environnement; mais l'agriculture n'est-elle pas une des formes de la culture ainsi conçue? Le verbe latin colere signifie à la fois cultiver (la terre), honorer (les dieux) et respecter (son voisin). Beaucoup de mots ayant trait à l'écriture proviennent du lexique agricole: page vient de pagina, qui désignait un petit champ, et plus spécialement un carré de vigne."

Michel Collot, La Pensée-paysage, Paris: Actes Sud/
ENSP, 2011, p. 191-192.

01 novembre 2011

L'Atelier

Il y a longtemps que je ne travaille plus à la maison.
Ces deux dernières années, j’ai eu la chance de pouvoir occuper une chambre, dans un appartement.
J’y avais installé un bureau. Une bibliothèque Ikea (mais pas une "Billy"). Un fauteuil. Une table basse. Et deux chaises.
Les murs étaient nus. Il y avait seulement, derrière mon dos, une feuille A4 où était imprimé un calendrier de rédaction (pour ma thèse) et, les dernières semaines, une autre feuille, de même format, qui portait:

FAUT QUE CE SOIT FAIT
PAS QUE CE SOIT PARFAIT

en gros caractères (Corbel 42 et 36).
L’autre jour, j’ai déménagé. Désormais, je travaille à "l’Atelier".
J’y loue un espace de quasiment 10 m2. Et je ne suis plus seul.
Mes colocs sont jeunes et beaux.
Ils – elles – sont graphistes, web designers, strategic planner, illustratrice, comédien-metteur-en-scène-artisan-du-mouvement, etc., etc.
Tous indépendants.
Il y a là un bureau, généreusement mis à ma disposition, une paroi mobile qui fait un angle droit avec l’un des murs de la pièce, et deux bibliothèques, mobiles elles aussi.
Devant moi, la paroi. Derrière moi, la bibliothèque "thèse". À ma gauche, le mur. À ma droite, la bibliothèque "roman".
Tout est ajouré. Tout est lumineux.
Autour de moi, cette fois-ci, j’ai habillé les surfaces. Sur le mur de gauche, une affiche du Kunsthaus de Zurich reproduit une photo d’Ed Ruscha, de la série Thirtyfour Parking Lots in Los Angeles. Sur la paroi, au-dessus de l’écran de mon ordinateur, une affiche de la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau de Munich reproduit, sous verre, un photo-montage où, dans une vapeur grisée, un cheval et son dresseur marchent le long des gradins bleu indigo d’un cirque, mais comme en les frôlant, comme en les effleurant, ou comme s’ils marchaient sur l’eau. Juste à côté, j’ai collé six tirages ifolor (20x30 cm) de photos que j’avais prises lors de mon séjour en Sicile, en février-juin 2007.
Voilà.
On est le 1/11/11 et je suis officiellement colocataire de l’Atelier.
On a fait connaissance et J. m’a dit: "Ah! Toi, tu es celui qui écrit!"

17 octobre 2011

Paris carnet de la patience 39

Dernier jour. Dernier feuillet du carnet de la patience.
(J’ai fini ma thèse.)
J’entre dans la chambre, m’approche de la fenêtre.

Le vent souffle dans les arbres du square Villemain.
Déjà, je ne sais plus si l’on écrit Villemin ou Villemain. Dans Libération, on revient sur les lieux, on s’enquiert des Afghans; de ceux qui n’ont plus où passer la nuit; qui n’ont plus où s’organiser; où se tenir.
Je vois une machine soulever le ciment du parc de jeux par blocs entiers, mais comme s’il s’agissait de feuilles de papier.
Il y avait les Afghans. On les a chassés.
Il y avait les enfants. Le jardin est en travaux.
Plus de château. Plus de tours. Plus de cheval-balançoire. Plus de bac à sable.
Difficile de résister à la tentation du signe: une page se tourne.

Hier soir, avec S., on est allé au concert. Écouter Mirabassi, de nouveau. Je voulais lui montrer.
Trois sets. Ils ont fini à une heure et demi du matin. C’était génial.
Parker était extraordinaire. Il ne faisait pas de solos avec ses viscères, mais de tout son corps frappant, frappant, sautant et le visage tiré, gonflé. Cette pêche, ces coups, à un moment, j’ai pensé: "C’est la vie, le coup qui fait avancer…" J’ai pensé aussi, très vite: il va y avoir des coups, de grands coups dans la douleur et dans la vie.

Je vais rentrer.
Je vais quitter la chambre du couvent – la cellule.

J’aimerais faire de la littérature. Écrire comme Jacques Réda. Comme Jean Rolin. Comme Ohran Pamuk ou Leonardo Sciascia. Comme Henri Michaux ou Marie Ndiaye.

Patience.
La littérature n’est pas une terre promise, une terre lointaine.
Demain, mon frère sera là. On va mettre les livres dans les valises.

30 septembre 2011

Paris carnet de la patience 38

"La littérarité qui a rendu possible la littérature comme forme nouvelle de l’art de la parole n’est aucune propriété spécifique au langage littéraire. Au contraire, elle est la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer."
Jacques Rancière
Vouloir "écrire un roman" supposerait de viser une écriture déjà constituée, l’écriture romanesque. Toutefois, dans le passé, il m’est arrivé de croire que cette écriture, disons plus généralement l’écriture littéraire, formait dans la société l’un des quelques possibles de la langue en général, possibles peu nombreux et parmi lesquels la littérature occupait une place éminente.
Hier soir, je relisais en diagonale, très vite, un article pour ma thèse. Je suis tombé sur: "Deuxièmement, les modalités de croissance d’un réseau vont déterminer le degré de sélectivité des services afférents..." Et j’ai pensé: voici un possible, dans la société d’aujourd’hui, qui me paraît, d’abord, d’une élaboration tout à fait comparable à l’élaboration littéraire – ou qui est littéraire – et qui, d’autre part, me semble être un possible parmi des milliers, parmi des millions d’autres. Il en a résulté cette impression, ou la confirmation de cette impression, assez largement répandue, je crois, que la littérature n’est plus aujourd’hui qu’une manière très exiguë d’intervenir dans la société et que son voisinage avec tant d’autres parlures explique son air un peu pâlot, un peu maigrichon et, tout compte fait, son statut extrêmement secondaire.
Bien sûr, c’est complètement faux.
Ou bien, disons que c’est à creuser.

En attendant, il me reste à écrire un roman bien nourri et coloré.

11 septembre 2011

Paris carnet de la patience 37

Je vais bientôt rentrer.

Cet après-midi, Stéphane Lambert m’a écrit un courriel. Il a lu mon nom et ma spécialité sur la liste des résidents du Centre. Il y réside également. Il a voulu me rencontrer. Nous sommes allés manger une pizza au-delà du canal, au Pink Flamingo.

(S’il avait lu ma fiche Wikipédia, dont j’ai découvert l’existence, il y a deux semaines, en "googlant" mon propre nom, ce que je fais régulièrement – "Filippo Zanghì, né le 20 janvier 1974 à Lausanne, est un écrivain vaudois" – m’aurait-il contacté? D’autant plus volontiers, peut-être. À propos d’"écrivain vaudois"... Ne devrais-je pas m’octroyer la licence d’intituler mon carnet Paris, notes d’un Vaudois 2? Sur le bandeau publicitaire: The "écrivain vaudois" is back… Succès garanti... Enfin, bref.)

Stéphane Lambert est grand. Il a des yeux clairs, intimidants.
Il connaît tout du milieu culturel belge. (Au moment de nous quitter, il me dira: "Je crois à un esprit belge.") Mais il connaît aussi pas mal de choses sur le microcosme parisien. Il me dit qu’Untel a été l’amant d’Unetelle et qu’il est obsédé par le Goncourt. Il me dit aussi que Jacques Réda lui a écrit. Qu’il a lu et beaucoup apprécié l’un de ses manuscrits.
À la fin, on en arrive au paysage urbain. C’est ce qui a poussé Stéphane Lambert à m’écrire. Il me dit qu’il vise une trilogie Prague-Paris-Los Angeles. Ces villes symboliseraient respectivement le passé, le présent et l’avenir. J’ai envie de plaisanter en lui disant que l’avenir est à Shanghai, mais je m’abstiens. Il me dit aussi qu’il ne veut pas lire trop de livres sur les sujets qui l’intéressent. Surtout, pas de littérature. Plutôt des sciences humaines. Je comprends. J’ai les mêmes réticences à propos de la Sicile. Mais de cela non plus, je ne dis rien.

De retour dans ma cellule, je lis des extraits de ce qu’il écrit sur son site.
Je le vois chercher la tombe de Joseph Roth, dans les allées du cimetière de Thiais, dont Wikipédia m’apprend qu’il est un des cimetières parisiens extra-muros.
Plus bas, Joseph Roth est vivant, je le vois et je vois "l'ivresse et l'écriture emmêlées, pauvre moyen de faire".

Il y a une heure, Stéphane Lambert et moi sommes devenus "amis" sur Facebook.
Le Bruxellois et le Lausannois sont amis. Après tout, je crois que c’est une bonne manière de conclure mon séjour à Paris.

28 août 2011

Paris carnet de la patience 36


"Dès le crépuscule de la nuit, les lumières fleurissent et donnent à la ville un air de fête inquiétant, parce que l’on sent, dans cette exaspération du génie humain, comme une sorte de défi. Il semble parfois, quand on contemple le ciel de Paris et ses constellations fabriquées, que l’équilibre des choses de la nature soit rompu. Je pense à la situation mélancolique de ceux qui habitent la plate-forme la plus élevée de la haute tour d’acier qui abat sur la ville les rayons inquisiteurs de ses phares. Cette tour Eiffel, bafouée, insultée, il n’y a pas longtemps, comme un grand poète par une critique sans indulgence, n’a pas attendu longtemps les hommages de l’art et de la littérature. Mille plaquettes de luxe célèbrent aujourd’hui sa puissance plastique et le mystère crépitant des ondes qui traversent l’espace avec tous les mots qu’on leur a confiés. En levant la tête au pied de la Tour, on sait que le ciel est parsemé de dépêches et que la pensée des hommes, en quelque sorte matérialisée par le son, se mêle à l’Inconnu et le bouscule dans sa course disciplinée. Au-dessus des rues calmes ou enfiévrées, une atmosphère d’intelligence humaine recouvre la ville de même qu’un globe. Le passage des dépêches de la TSF dans la nuit mêle aux éléments naturels de notre ciel un élément nouveau dont Mme de Sévigné ne pouvait pas s’émerveiller. La nuit, quand je me promène, et que je hume l’air, il me semble que j’aspire des chiffres échappés de la cote de la Bourse, ou les points et bâtonnets de l’écriture morse qui ressemblent singulièrement à des bacilles.
Tout ceci dépasse, pour être évident, le domaine de la littérature. La littérature, avec le cadre magnifique mais étroit de la langue et la richesse de ses héritages, n’est pas l’art d’expression d’une époque dont les caractéristiques sont la vitesse et l’association des idées. […] Le cinéma est le seul art qui puisse rendre le fantastique social d’une époque de transition où le réel se mêle à l’irréel à tous les pas."

Pierre Mac Orlan, "Le Fantastique", Jabiru, n° 3, avril 1926, repris dans Domaine de l’ombre, Phébus, 2000, p. 164-165.

"Sur mes zones blanches, j’écrivais à l’aveugle, sans plan ni projet précis, mais me sentais toujours vaguement ridicule à rapporter, comme l’aurait fait un archéologue ou un entomologiste à chapeau de paille, des miettes de désordre urbain serrées dans mes petits cahiers. J’avais souvent la tentation, une fois mes pages noircies, de les laisser là, au sommet des tas d’ordures, comme d’autres se débarrassaient de leur réfrigérateur ou de leur machine à laver. Une nouvelle technologie, celle de "l’informatique diffuse", aurait pu me permettre de faire quelque chose d’approchant: associer, via une liaison radio à courte portée, un texte à un lieu et diffuser ce message sur les téléphones portables de toute personne passant à proximité de l’endroit "annoté". Conçue à l’origine pour faire de la publicité ciblée (informer les badauds du menu d’un restaurant, d’un programme de cinéma, etc.), "l’informatique diffuse" permet d’écrire dans l’espace en utilisant les cartes comme une portée. […]
Riche de promesses, "l’informatique diffuse" s’est finalement révélée hors de ma portée, tant pour des raisons techniques que financières. À terme, je ne désespère cependant pas (on peut rêver) de convaincre l’un des organismes qui travaillent au développement de cette technologie (la société britannique Proboscis, l’Institut national de recherche en informatique et automatique de Rennes et l’École polytechnique fédérale de Lausanne) de me confier un de leurs prototypes pour organiser des jeux de piste géants dans Paris."
Philippe Vasset, Un Livre blanc,
Fayard, 2007, p. 104-105 et 111.

17 août 2011

Paris carnet de la patience 35

Pour Nicolas

Hier, j’ai voulu m’initier au Vélib’. Ces temps-ci, c’est plutôt calme, à Paris. Alors, j’ai pensé que c’était une excellente occasion pour y pédaler. Je suis allé au guichet de la RATP qui est situé au sous-sol de la gare de l’Est. Problème: l’employé, un type à moustache, m’a dit que ma carte Navigo ne pouvait pas faire office d’abonnement (au Vélib’) et que je devais m’adresser à la mairie de mon arrondissement. Las, je suis reparti en direction du couvent.

Sur un coup de tête, j’ai rebroussé chemin. J’ai observé longuement une carte du réseau de banlieue. Choisissant, pour ne pas passer pour un velléitaire aux yeux de l’employé qui m’avait renseigné, le guichet qui se trouve de l’autre côté de l’espace RATP, j’ai acheté trois tickets: un Paris-Noisy-le-Sec, un autre ticket pour le tram reliant la gare de cette ville à celle de Saint-Denis et un dernier ticket pour rentrer. L’employée, une jeune métis, a dû s’y reprendre à plusieurs fois et me montrer son écran, afin que nous tombions d’accord sur l’itinéraire projeté. Après avoir réglé la somme, et tandis que j’étais sur le point de franchir le tourniquet, j’ai réalisé que le dernier ticket, celui du retour, portait la mention "Paris-Saint-Denis" et non pas "Saint-Denis-Paris". Inquiet, hésitant à interroger l’employée, j’ai finalement laissé tomber et me suis enfoncé dans le couloir du métro.

La gare "Magenta" du RER E doit être assez récente. L’espace des quais est très vaste, très haut. Les rames y pénètrent comme dans un étui parfaitement à leur mesure, à l’éclairage orangé qui se diffuse homogène. Tout de suite, je me mets en mode reconnaissance: les voyageurs sont de couleur, pour l’essentiel. Nous devons patienter dix minutes. Au bout de trois ou quatre minutes, une rame arrive. Je sursaute. Comme je lui tournais le dos, je n’ai pas eu le temps de lire son nom et sa destination. J’hésite. Une jeune fille remarque mon ballet, mais je l’ignore et tâche de reprendre contenance au plus vite. Quelques instants d’attention me permettent de noter que toutes les lumières des wagons s’éteignent en même temps et, surtout, qu’aucun voyageur ne fait mine de s’approcher des portières. D’un haut-parleur, une voix confirme que la rame est à son terminus et que personne ne doit monter à bord. D’ailleurs, celle-ci repart aussitôt.
Une minute avant l’arrivée de VAHO, le nom qui me concerne, une jeune Noire opulente me demande si le train s’arrêtera à Champigny. Embarrassé, je réponds: "Oulala, je ne sais pas… Les noms des gares sont marquées sur l’écran…" L’écran est placé très haut. J’observe la jeune femme qui lève les yeux, mais on lit très mal à cause des reflets. Un peu plus tôt, une autre voyageuse a voulu voir si le train serait "court" ou "long" et s’est exclamée: "Je vois rien!" Elle a dû reculer de plusieurs pas. J’observe encore la femme qui s’est adressée à moi. Elle ne semble pas voir grand-chose non plus. Une fois installé dans le wagon, je la repère à nouveau. Elle a pris le risque de monter. Elle est accompagnée d’une femme plus âgée, en fichu rosâtre.

Le train bouge. On sort. Je suis des yeux les façades, les barrières, les câbles dans la lumière. La chaleur est excessive. Je reconnais le chapiteau bleu de l’École du Cirque, la rue de la Clôture, j’essaie de voir si des caravanes ne sont pas installées entre les piliers du périph. Il y a des véhicules de ce genre, mais ils n’ont pas l’air clochardisés. En imagination, durant un instant, je suis les voies de chemin de fer parallèles qui virent et disparaissent, en me disant que ce sont les voies du TGV, celles que j’ai empruntées quand je suis allé retrouver S. à Bâle, ce printemps. Je ne suis pas dans le TGV. Je suis dans le RER. La vitre est griffée. Cette griffure fait une lettre, elle-même partie d’un mot que j’ignore, inscrit sur la coque du wagon. Je songe à Maspero dans le "Roissy-Express". Ici, la vitre n’est pas opaque. Le dehors éclate sous le soleil.
Pantin. Arrêt. La jeune femme qui ne sait pas si le train s’arrêtera à Champigny s’est levée. Elle hésite encore. Peut-être vaudrait-il mieux descendre et interroger un agent? Mais déjà le train est reparti.
Noisy-le-Sec, je descends, les laissant, la jeune femme et la dame au fichu rosâtre, à leur indécision. (Au moment où j’écris ces lignes, je consulte Wikipédia: la lettre "O" de "VOHA" signifie que la rame était un omnibus, c’est-à-dire qu’elle devait s’arrêter à toutes les gares du parcours jusqu’à Villiers. Or, il y a bien une gare "Les Boullereaux-Champigny" sur le trajet. J’espère que les voyageuses ont persévéré et sont restées dans la rame.)
À Noisy-le-Sec, nous sommes nombreux à descendre. Nous nous trouvons tout au bout du quai. Il faut marcher jusqu’à l’escalier et au conduit qui joint la sortie.

Je sors. À ma gauche, un pont qui surplombe les voies. À droite, la station du tram. En face, une rue. Il y a des cafés, des hommes sur les terrasses, dans la chaleur. J’organise la distribution des tickets de transport dans les poches de mon pantalon. Je fais quelques pas. Un tram est là, mais à quelque distance de la station. Peut-être cinquante mètres. Comme il n’est pas devant la station, les voyageurs doivent patienter.
Enfin, le tram se met en branle. Cinquante mètres. Glissement des portières. Surprise: ça ne vas pas jusqu’à Saint-Denis. Ça s’arrêtera place du 8-mai-1945, à La Courneuve. J’hésite. Tout ne file pas droit. Décidément, c’est l’aventure. Je n’hésite pas longtemps et choisis un siège isolé, côté soleil. J’ai raison de ne pas attendre le tram suivant, mais je ne sais pas encore pourquoi. Au moment de partir, le tram se remplit d’un coup. Un ado vient s’asseoir en face de moi et me lance un regard. Nouvelle reconnaissance: une fraction de seconde, en détournant les yeux, je pense que c’est un regard "d’ici", dont il ne faut pas exagérer la dureté. Ne pas oublier que "t’es-qui-toi-fils-de-pute" peut n’être, suivant l’endroit, pas très différent de "vous-m’avez-l’air-plutôt-antipathique". Dans le même temps, je pense aussi que tout cela (surtout cette réflexion) est pur fantasme.
Le tram s’engage sur le pont. Immensité des voies dans le feu du jour. On est apparemment dans un espace de triage. Et c’est comme si la gare avait été ajoutée après coup, dans un coin de cet espace, parce qu’il fallait bien la mettre quelque part. Cette impression ne va plus me quitter tout au long du trajet, à propos des routes, des ponts, des immeubles, des hangars, étalés à distance sous le ciel: il fallait bien les mettre quelque part; on les a dispatchés comme ça.

Deux arrêts, on est à Bobigny. Tout est ouvert, horizontal. Le tram a ceci de particulier qu’il avance sans heurt. Il offre le plus proche équivalent du travelling latéral. (C’est parfait: je suis bien venu dans ces parages pour voir un film.) J’apprécie le passage du canal, perpendiculaire aux voies, ce qui lui donne un sens du lointain. On s’arrête près du Centre commercial Bobigny 2. Longue façade aveugle corrompue. Près de l’entrée (l’entrée principale? secondaire? l’entrée de service?), un grand sigle, un sigle-valise, à la fois "b" minuscule et "2", et la base du "2" se prolonge le long du mur, tandis que l’on roule plus avant.
Un arrêt. Noisy de nouveau, mais pas sûr.
"Drancy-Avenir", autre station. Il y a là-bas l’entrée, qui fait un peu mosquée, de l’hôpital franco-musulman "Avicenne".
Redépart. Immeubles étriqués. Battants de fenêtres qui font des lignes entrecroisées. Pénombre de squares modiques. Filles qui se balancent. Autoroute. Je pense à des expressions que j’ai lues pour ma thèse: trop large emprise au sol des infrastructures. On approche de La Courneuve.
Le tram se vide, se remplit.
Babil. Babel.
Je ne tourne presque jamais la tête vers l’intérieur. Maintenant, je cherche les fameuses barres, les barres qui sont encore debout. J’en vois assez loin, d’une longueur honorable. Elles cachent en partie des tours.
Placages. Frontalité.
Désert, écrit-on. C’est, je crois, l’ouverture du paysage qui appelle ce mot. Quand on arrive place du 8-mai-1945, on est aussi près du carrefour des Quatre-routes, ou bien je confonds les deux, ou bien c’est la même chose. Il n’en reste pas moins que l’effet est bien de l’ordre du Far West. À l’échelle des alentours, la place est minuscule et bizarrement encombrée. Il y a les voies du tram, l’abri en matériaux synthétiques, les cafés-terrasses aux devantures seventies et séniles, les trous d’espace, les gabarits inégaux, le trafic. Je sors du tram pour apprendre, d’une dame en boubou qui est en train d’informer un voyageur plus perdu que moi de l’existence d’un bus de remplacement, que le reste de la ligne est hors d’usage. J’aurais pu attendre longtemps à Noisy.
Il fait très chaud. Un bus est de travers sur le carrefour. La dame dit: "C’est celui-là… Il vient de partir…" Et, en effet, le bus a démarré.
Un autre bus arrive assez vite. Je grimpe. J’attends.
Les voies. Les terrasses. Les hommes.
Ce carrefour, c’est le cœur de ce petit voyage: une disparate qui palpite.
Assez vite, le bus repart.

Après, il y aura les rues piétonnes et bondées de Saint-Denis, le panneau "Centre commercial basilique", le bus qui se vide de plus en plus, cet homme d’allure indienne ou pakistanaise qui me demande si l’on est bien arrivé à la gare ("Je ne sais pas… Je ne crois pas…") et finalement la gare, et le regard de la jeune fille du guichet quand je lui demande si les RER passent ici ("Pour aller où? – À Paris. – Voie 2.") et le boyau qui sert de souterrain pour joindre les quais… Le plafond bas, les ampoules nues… Voie 2 ou laquelle? Je ne sais plus. Une rame est en partance… Une autre arrive. Un vieil homme, que j’interroge sur sa destination, d’une voix éraillée me souffle: "Corbeil-Essonnes". Voie 4, un jeune garçon de dix ou onze ans, un peu épais, me demande si c’est ici que passe le train "pour Gare du Nord". Je déchiffre l’écran voilé par les rayons insistants (il doit être 18 heures): "Oui, mais dans une demi-heure... Attends, il y en a un autre qui passera voie 5 dans 10 minutes…" Le garçon est déstabilisé. Il répète la question que sa mère, sans doute, lui a ordonné de poser, celle-ci et pas une autre: "Oui, mais… Ici, ici, c’est bien pour Gare du Nord?" À mon tour, je répète que oui, mais qu’il vaut mieux changer, parce que la prochaine rame passe en face, dans dix minutes… Nouvelle incompréhension. Déjà, le quai numéro 5 s’est rempli. Je me détourne du garçon.
Et puis, dans le RER, il y aura encore ce type, dont je penserai qu’il est celui qui se tenait assis, le front appuyé sur ses genoux, à quai, pendant qu’on attendait, répartis par grappes à l’ombre des panneaux d’information. Une minute après le départ du train, il vomira contre la porte automatique à peine refermée. Un jeune en casquette Yves-Saint-Laurent lui tendra une bouteille d’eau pour qu’il nettoie la porte et qu’il se rafraîchisse. Un autre type, un Blanc, demandera: "Qu’est-ce qu’il a?"
Moi, je ne dirai rien.
Je garderai les yeux rivés sur les cannelures et la diversité bâtie de la banlieue, ce 16 août de soleil et de chaleur avant Paris.

09 août 2011

07 août 2011

Paris carnet de la patience 34

Lectures.

Lu les premières pages de Vertiges, de Sebald, où le narrateur s’attarde sur les souvenirs de Stendhal, certains effacés ou peut-être même absents, mais recouverts par une image, une image si nette qu’elle donnait l’impression que le souvenir, ou l'illusion, était indélébile.

Lu, dans un journal, que Leon Parker, que j’ai vu l’année dernière au Sunset accompagner Renzi et Mirabassi, est considéré comme l’un des meilleurs batteurs de jazz actuels. Il a d’autres qualités. Il donne des leçons de body performance, dont j’ignore tout à fait la nature. Reste que cette information a fait mouche. Je me souviens, en particulier, des gloussements suscités dans le public, lors du concert, par ses solos. En fait de solo, parfois, on avait l’impression que toute sa masse corporelle était agitée de l’intérieur et que le solo avait lieu dans ses viscères, si bien que les spasmes de son body ne débouchaient que sur des effleurements et des choses machinales sur les tambours, le hi-hat ou les cymbales.

Fréquenté, sur le web, les "Premières rencontres de la revue électronique". En vérité, ça date d’octobre 2002. Les participants étaient: Chaoïd, Fluctuat, Inventaire/Invention, Panoplie, Périphéries et Synesthésie. Je surfe un peu. Je vais voir les sites. Panoplie? Un message d’erreur s’affiche et précise que, "faute de financement, la revue web de création contemporaine panoplie.org a cessé ses activités depuis mars 2009"…
Aux "rencontres", à la question: "Quel site web a le plus d’importance aujourd’hui, dans le champ culturel?" Les gens répondaient: le site de François Bon. J’imagine qu’ils répondraient la même chose aujourd’hui.
Petite moisson: "Un livre [numérique] pèse moins qu’une photo jpg d’appareil de poche."
Ou bien: "La création littéraire aujourd'hui c'est sur le web, point barre."
Ou encore: "Texte en paume: écrire sur ma paume gauche avec les doigts de ma main droite, expédier le texte juste en levant la main vers le ciel en pleine ville."
Ce dernier extrait me rappelle tout ce que je lis, ou ne lis pas, ces derniers temps, sur la ville numérique.
Mastoc exemple: Code/Space.
Sans oublier les propositions monétisables et monétisées… Layar, entre autres, "which offers an augmented view of the world". Rien que ça.
Pour la littérature numérique, en tout cas, chouette savoir que Philippe en a été, dès le début:

03 août 2011

Paris carnet de la patience 33

On est mercredi, midi: on entend la sirène. Je consulte un forum internet: tous les premiers mercredis du mois, à midi, elle se déclenche. On l’exerce, pour s’assurer de son fonctionnement, si la guerre éclatait.

L’autre jour, ils ont viré les Afghans du square Villemin.

Il y a quelques semaines, à la fin de la dernière séance du séminaire, en Sorbonne, j’ai bavardé quelques instants avec le professeur. J’ai appris que le doctorant qui travaille sur le mot "France" dans la chanson française, du XIXe siècle à nos jours, est en fait l’un de ses doctorants. Le professeur m’a rappelé qu’il arrive d’Australie.
Un ancien joueur de tennis, invité de Radio Roland Garros (que j’écoutais en ligne, de temps à autre, au moment du tournoi), a précisé que les Australiens désignent souvent leur pays d’origine par l’expression "down under". Lorsque l’Orient aura pris le contrôle des opérations et que les cartes du monde auront été redessinées, l’expression se maintiendra peut-être, mais elle aura perdu son aura d’excentricité. Quant à l’Europe, nous la désignerons sans doute par l’expression "là-bas derrière".

25 juillet 2011

Paris carnet de la patience 32

"Sur le marché forain de Carpentras, il m’est apparu que l’une des dimensions majeures de l’ensemble des relations nouées dans un anonymat relatif à l’occasion des achats sur les étals était la mise en scène d’une interconnaissance (ou d’une "amitié") généralisée censée manifester l’appartenance à une même communauté locale et régionale.
Entre les linéaires d’une grande surface ou dans une salle d’attente d’un aéroport, l’enjeu des relations éphémères et ténues qui s’engagent peut être d’une tout autre nature: dans de tels espaces sociaux, il ne sera plus question d’être ou de jouer à être "du coin", mais plutôt de se présenter comme un consommateur averti sur le marché mondial ou un acteur à part entière de la modernité cosmopolite."

Michèle de La Pradelle, "La ville des anthropologues",
dans La Ville et l’urbain: l’état des savoirs, 2000.

Cela me fait penser à l’air que je prends (l’air détaché de celui qui n’est pas en visite), quand je suis sûr de croiser un touriste devant la gare de l’Est et quand je me figure qu’il m’observe attentivement: jouissance de faire voir, ou de faire croire, par une indifférence très étudiée, que je suis un bel exemple d’indigène de la grande ville.

18 juillet 2011

Paris carnet de la patience 31

Il y a bien, à Paris, des ciels où passent des orages.

Week-end avec S. Grands boulevards. Champs Élysées. Guéridon Jean Royère. Shopping. Terminus Nord. BNF. Marais. Terrasse. Amour et sommeil.

Google a désormais ratissé la Suisse. Vu l’immeuble de mes parents sur Street View. Vu la ferme. Il y a même la Toyota devant le garage.

Dans Le Monde, un article sur les Afghans du square Villemin. Il faudrait que je retourne les voir jouer au foot. Je pourrais amonceler de quoi écrire un petit post sur le transblog.

Il faudrait écrire un autre post sur le passage (à retrouver), dans un roman, où j’ai eu l’impression soudaine, et très nette, que ça sortait d’un atelier d’écriture. Ma fierté, ensuite, de découvrir que l’auteur était effectivement passé par un "institut littéraire" (à creuser).

J’ai ajouté à ma page Netvibes le fil RSS du site de l’Association Georges Perec. Mais rien n’arrive.

J'espère que j'aurai fini mon roman l'été prochain.

Aujourd’hui, je rêvasse.

11 juillet 2011

Renens ce soir (il y a tout juste 70 ans)

"Lausanne a construit une humanité en dehors de son cadastre et de ses bornes. C’est étonnant l’impression qu’on éprouve ce soir. Il n’y a rien – j’y réfléchis – de plus sublime que le neuf, le neuf utilitaire qui fait renaître l’épopée. Je n’ai de sens, en tout cas, qu’à cela ce soir, et, de famille, que ce luxueux peuple qui improvise, organise un ton, lequel se trouve être parfait comme tout ce qui est du monde-monde – le contraire de ce qui est appelé "gens du monde". Il n’y a de sain et de vrai que le peuple.
C’est du côté de Renens ce que je veux dire, quand l’herbe et le ciment composent avec l’éternité et que la préhistoire qui renaît salubrement-biologiquement oriente les foules en dépit de toutes les intentions louables ou non des architectes. Ce qui existe dès lors est simplement cela qui permet au rossignol de faire s’écrouler dans les derniers grands arbres ses éperdues cascades qui pèsent.
D’une terrasse – car il y en a quand même – je discerne une demoiselle qui est sur la route à bicyclette avec de nombreux paquets intelligemment ficelés, et aussi un chien qu’elle tient en laisse, lequel aplatit ses pattes placidement à sa droite à sa bonne petite allure à elle. Elle doit avoir un petit pied-à-terre quelque part à la campagne. Le bonheur, en d’autres termes. Elle doit avoir un emploi et gagner un peu plus que juste sa vie, ce qui lui permet ce luxe – appelons ce peu de liberté luxe.
Mais il ne lui en faudrait pas davantage. Si elle gagnait ce soir à la loterie – puisque c’est justement ce soir qu’elle se tire – elle perdrait la tête. Il vaut mieux que ce soit demain, à tête reposée, ce moment où elle constatera en lisant le journal qu’elle n’a rien gagné – ou seulement un franc. Ni moi non plus je ne gagnerai rien. Le petit frère de la blanchisseuse a gagné dix francs le mois passé et tout le monde souriait de plaisir quand il racontait cela dans le train – car la vie se passe en train ici, et il serait difficile qu’il en fût autrement, puisqu’il n’y a qu’une route conquise sur le lac et les vignes et, tout de suite après, l’altitude. Toutefois, du côté de Renens, il n’y a plus ce rocher, et l’agriculture et le bâtiment s’épanouissent mieux sur une étendue qui a de la profondeur, et c’est cela qui brusquement permet cette humanité et cette élégance juste du peuple qui fait perdre la tête. C’est là, du moins, que je suis ce soir. Et j’y reviendrai tous les soirs. Tant qu’il fera beau. Ah! mais il pleut tandis que j’écris ça.
Cette demoiselle – il y a longtemps qu’elle est loin – avait de ces valises en paille tressée dites japonaises, avec des coins de cuir pour prévenir l’usure, et cela me rappelait le bon vieux temps. L’une doit sans doute contenir de ces bons livres anglais ou russes, si agréables, très compagnons, en tout cas qui vous soutiennent: un Gorki, un Tourguenief, disons. Et elle passera ainsi le samedi, le dimanche, le lundi. Ainsi ou autrement.
Il faut avouer qu’il y a encore de fastueux jours sur la planète.
C’est comme s’il n’y avait point de guerre. Et, de fait, même dans les pays belligérants, il n’y en a point: il y a ce lyrisme de toute la nature, qui est celle-là humaine aussi, qui est bien plus fort que tout ce que peuvent mettre en branle les hommes en fait de mitrailles et de discours.
Il y a aussi le grillon qui s’évertue dans le ciment – les drains préparés pour un ouvrage sur l’herbe – comme l’heure s’avance et que les derniers "goals" des fils pas encore couchés s’abattent avec brutalité sur les belles persiennes de tôle peinte qui sentent bon des fenêtres. Fussent-elles ouvertes, les vitres voleraient en éclat. C’est vous dire quelle valeur il y a ici dans ces muscles et ce crépuscule.
Point de touristes, point de muscadins, plus de dames à cannes qui sentent le vieil ambre fripé. C’est sérieux et éternel.
Aucune voiture ne passe. C’est si agréable, maintenant, cette extinction de l’industrie automobile.
Je me réjouis, demain, parce que c’est dimanche."

Tiré de: Charles-Albert Cingria, "Florides helvètes",
dans Curieux (Neuchâtel), 11 juillet 1941.

07 juillet 2011

Paris carnet de la patience 30

Hier soir, Jean-François m’a téléphoné pour me proposer de me joindre à une petite fête dans un café de Belleville. Je ne sais pas si c’était vraiment à Belleville, mais pas loin en tout cas, tout au bord du 10e. On se retrouve dans un quartier en rénovation que j’ai traversé, l'année dernière, quand je suis allé me promener aux Buttes-Chaumont. Rues étroites. Pente légère. Maisons délabrées. Un écriteau de la ville est tendu, qui annonce leur destruction prochaine et leur remplacement par des édifices de même gabarit. Il y a une place Sainte-Marthe, minuscule, où les terrasses et les bourgeois-bohème s’épanchent. Je me rends un peu plus haut, rue de Sambre et Meuse. C’est exquis, ce café. Pas assez cher, sans doute, dit quelqu’un. Le plafond de l’une des deux petites salles dont se compose l’endroit s’est effondré. Des tubes d’échafaudage le soutiennent. Sur la rue, une grosse machine à ciment. Une fille, dont il se trouve qu’elle travaille pour la société qui est en charge des travaux, nous explique que le sol est glissant par ici. Quelqu’un proclame qu’il n’y aura bientôt plus que des dalles à Paris. Un autre s’amuse: "Glissant? Imagine: Belleville se retrouve à Saint-Michel!" On rit. J’ai joui très vite de ce glissement imaginaire, parce que j’ai la carte de Paris bien en tête désormais. Des couples arrivent, peu à peu. On bavarde.
Nous sommes les-plus-très-jeunes-des-nouvelles-classes-moyennes-qui-se-lancent-dans-la-vraie-vie. Une fille hésite. Elle devrait obtenir sans trop de difficulté un poste d’assistante à Bobigny, mais deux coups de téléphone impromptus lui offrent une alternative: inspectrice de l’Éducation nationale ou, mieux encore, chargée de la coordination inter-universitaire à l’ambassade de France, à Washington. Toutefois, son mari vient d’être nommé Maître de conférences à Montpellier. "C’est un choix de riche", dit quelqu’un. La fille répond: "C’est le choix qui est riche. Moi, pas encore." On rit. L’ami qu’on fête, quant à lui, vient de terminer sa thèse. Une Fondation lui accorde une bourse de 25000 euros pour un séjour à l’université de San Diego. Il raconte que son directeur, à l’EHESS, lui avait proposé deux destinations: Aberdeen ou la Californie. Quelqu’un demande: "Et il t’a laissé combien de temps pour réfléchir?" Rires.
Un couple vient s’asseoir près de nous. Lui est français. Elle est mexicaine. Lui a séjourné longtemps là-bas, au Mexique. Il donnait des cours de français. Il nous parle des narcos, des chansons qui célèbrent leurs exploits, de la jalousie des Colombiens de passage, qui n’avaient pas droit à ce genre d’accompagnement et qui l’ont donc importé, depuis, à Medellín. Il dit que les Mexicains ont supplanté les Colombiens, depuis la mort de Pablo Escobar. Moi, je parle un peu de l’Angleterre.
Ceux qui ont des enfants disent au revoir avant minuit. On bavarde encore un peu, et puis on s’en va, nous aussi.
Je redescends vers le canal Saint-Martin. Je vois un couple danser au milieu de la chaussée.
C’est l’été.

30 juin 2011

Paris carnet de la patience 29

Fête de la Musique. ("Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique…") Jean-François me propose la Butte aux Cailles. On y trouve de tout: ici, des quinquas bluesy – un chanteur en perfecto, la chanteuse à la voix grave –; là, des jazzeux bedonnants; plus loin, des sonorités et des jeux d’écho seventies; et puis, un dreadlocks pêchu à la voix cassée, "Redemption" et deux allumés qui dansent devant la scène (tandis qu’une jeune fille, portant une casquette à large visière et l’œil collé à son réflex entrée de gamme, cherche à saisir l’instant); et puis, la découverte: des jeunes (vingt ans peut-être, en moyenne) qui assurent total niveau funk-fusion, et là-dessus deux rappeurs qui ont plus de bouteille (la trentaine au moins), un mélange qui fonctionne, le public en redemande. À la fin, je pose la question au guitariste: "Vous êtes d’où?" Ils sont d’ici, du 13e. J’étais frappé de la diction rap, très articulée: tout s’explique. Bref, ils n’ont pas de CD, mais une page Myspace. Ils s’appellent Ballade mentale. (Les deux "l", je ne sais pas si c’est voulu, mais ça en jette.) Sur le site, on les voit dans une émission de Bastille-TV, laquelle ne dit pas grand-chose de l’énergie que ça dégageait, sur cette petite place, au bout de la rue des Cinq Diamants.
Maintenant, il est une heure et demi du matin. La techno a pris le pouvoir dans tout Paris.
Allez, moi je rouvre le carnet de la patience. Et j’écris: Fête de la Musique. "Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique..."

22 juin 2011

Paris carnet de la patience 28

Il est tard, bientôt minuit. Dans la ville, c’est déjà la Fête de la Musique.
J’irai demain. Ce soir, je reste dans ma cellule – je l’appelle comme ça, vu que j’habite un ancien monastère.
Peut-être, de l’appeler cellule, elle m’incite à plus encore de quant-à-soi, à plus de solitude.
L’autre nuit, après la série des films italiens à l’Accatone de la rue Cujas, j’en ai visionné quelques autres sur YouTube, en petits morceaux de 9 minutes 59 chacun.
Comme la cellule donne sur un jardin, pas de grande rumeur de ville, comme celle qui s’élève de sous les fenêtres de Jerome Charyn – je n’ai jamais été à sa fenêtre, mais je me souviens d’une émission "New York" de Thalassa, sur France 3, qu’avait enregistrée mon cousin.
Décidément, Paris ne fait pas grande métropole.
J’ai téléchargé le dernier Sonic Youth. Je me souviens des nuits siciliennes, humides et moi seul encore, regardant les photos du grand-père, casque sur les oreilles, "Stones" en mode repeat et cheminée dans le dos crépitante.

16 juin 2011

Lausanne 1963

La "manière américaine"...



Mon père est arrivé en Suisse le 31 août 1963.

09 juin 2011

Paris carnet de la patience 27

"Qu’une représentation mentale du territoire soit indispensable pour le comprendre, les romans médiévaux le font vivement sentir, mais aussi certains débats politiques de la même époque. En 1229, le doge Pietro Ziani propose de transporter Venise à Byzance; à supposer que ce transport fût possible, les quelques dizaines de milliers de Vénitiens d’alors eussent été bien trop au large dans les murs de Constantinople; faute de réductions graphiques des deux villes, il fallait se fier à des souvenirs et à des supputations très approximatives; l’évaluation des distances était tout aussi vague. La proposition fut sérieusement discutée, mais les conseils préférèrent l’opération inverse: considérer que, désormais, Byzance était à Venise. Par son contenu légèrement surréaliste, cet épisode fait toucher du doigt les conditions matérielles dans lesquelles le pouvoir s’exerçait jusqu’au XVIe siècle au moins, incapable qu’il était, par défaut d’instruments, de mesurer exactement les termes d’un problème géopolitique.
De même, dans les romans du cycle d’Arthur, Perceval parcourt un pays où il se perd constamment, dont les villes et châteaux apparaissent ou s’effacent avant tout, pour le lecteur actuel, parce que les itinéraires qui les unissent ne sont pas identifiés. Ce que nous prenons pour une invention poétique restitue la réalité quotidienne du voyage: on y demande son chemin sans cesse, comme les fourmis, chacune à toutes."
André Corboz, «Le territoire comme palimpseste», 1983.

31 mai 2011

Paris carnet de la patience 26

Hier à midi, déjeuné avec J. V. W., près d'Italie.
Parlé, entre autres, de la lecture naïve des auteurs. Et lui de se lancer: "Je me souviens de la lecture de Balzac. Il parlait d’une rue, juste un peu plus bas, près d’ici, où les vieilles masures étaient des bordels. On se trouvait alors à peine au-delà de l’octroi (je traduis: à peine au-delà du mur qui encerclait la ville, mur ponctué de "barrières" où les denrées - notamment les boissons alcoolisées - étaient taxées). Eh bien, je les ai vues, ces bicoques; je suis sûr que c’est d’elles que parlait Balzac; elles ont disparu à la fin des années soixante."
Je lui ai demandé s’il habitait une tour. Il a répondu: "Non, j’habite une barre."
Il m’a aussi raconté ses trajets vers Saint-Denis, l’arrêt Pleyel où c’était "merveilleusement banlieue", parce qu’il y avait toujours, le lundi matin, des petits loubards, mais aussi des femmes en boubou ou les filles de l’internat réservé aux enfants des récipiendiaires de la Légion d’honneur, etc. Il ajoute: "Elles portaient l’uniforme, mais à cette heure-là, certaines ne l’avaient enfilé qu’à demi…"
Je vois danser les images au fond de ses yeux.

20 mai 2011

Paris carnet de la patience 25

Hier soir, j’ai vu D. à "son" bar, La Pistache. On a bu de la bière. Des panachés. Des "Picon bière". E. s’est assise à notre table. Fraîche. Pommettes carmin. Elle rentrait du travail. D’abord en tailleur, elle est allée se changer. Elle est revenue en jeans, mais avait conservé son décolleté.
Elle se présente. Elle est assistante de direction dans une agence immobilière qui est spécialisée dans les objets de standing. Elle nous apprend qu’une partie du 9e est devenue très demandée aujourd’hui. Entre autres, elle a vu l’appartement de Kenzo, après qu’il a été vidé et son mobilier vendu aux enchères. Elle fait de la photo pour "se compléter".
Comme on se présente plutôt comme des artistes, elle veut savoir ce que j’écris, tout en m’avouant ne lire que très rarement, pour sa part. Je dis: "Un roman familial." Comme j’enchaîne sur la Sicile, elle me parle du Berry, me demande si je connais. Je dis: "Non." Elle me rappelle que c’est un ancien Pays. La culture s’y veut encore spécifique. Donc, voilà: elle est berrichonne. (Ce qui sonne juste: elle est bien en chair.)
Plus tard, elle me dit qu’elle aime parler aux gens pour "se découvrir". Il faut parler, s’expliquer, alors on se rejoint. Je lui dis que, d’après moi, on ne peut jamais se rejoindre. En vérité, je n’en sais rien – je prends la pose. (Je pense à Pirandello, à la cassure entre ce qu’on croit savoir de soi-même et ce que les autres croient savoir de vous. Évidemment, je ne dis rien de Pirandello. Je suis assez clerc comme ça.)
Elle a une poitrine avantageuse. Elle le sait. Elle sait que les hommes aimeraient lui toucher les seins. Quand elle va se repoudrer le nez (en fait, elle a dit "je vais pisser"), D. se lâche et clame: "Hmm… J’ai envie de lui sucer les seins!" Plus tard encore, sur proposition de D., elle ira jusqu'à se les peloter lascivement.
Mais D. reçoit un appel sur son portable. Il répond, se lève et s’éloigne.
Moi, je suis resté un peu béant.
E. m'a dit: "Salut!" Et puis, elle est partie.

14 mai 2011

Paris carnet de la patience 24

Passé quelques heures sur Youtube. Digressé de Rossellini, Fellini, Pasolini à Godard (disant à peu près que Roma città aperta, c’est la rédemption de tout un peuple qui a "trahi deux fois"), puis à Spielberg, puis à Kubrick, etc, etc. Me suis attardé, entre autres, sur une interview de Woody Allen par Godard. Frappé par les yeux de "WA", inquiets, anxieux de voir ce qu'allait produire chacune des prises de parole de son interlocuteur… L'un des clous de l’entretien, me semble-t-il, ce sont les maisons, les constructions de New York, telles que WA les filme et les monte dans Hannah et ses sœurs. Godard commence par dire qu’il a beaucoup aimé ces plans… Mais, au fil de l’échange, il apparaît que la manière de filmer ces maisons, d’après Godard, serait un exemple de l’influence de la télévision sur le cinéma: notamment en ce que les plans sont très brefs et se succèdent à un rythme soutenu – le même qu’adoptent les séries ou les journaux télévisés. WA répond finalement: "C’est possible. Je ne sais pas."



Ma lecture de cet entretien, je le sentais au moment même où je le visionnais, était traversée par la question, ou le motif, du rapport assez complexe entre l’Américain et l’Européen. S’y sont mêlées des choses du type: cinéma commercial/cinéma d’auteur, premier degré/second degré (l’Européen serait "au second degré" jusqu’au fond de son être et j’attribue à cela, en partie, l’inquiétude de WA), etc, etc. Ce qui ajoutait encore au sentiment qu’un Océan nous sépare, c’est le fait que Godard, bien qu’il essayât de s’exprimer en anglais, était accompagné d’une interprète. Comme si les propos de l’Européen, quels qu’ils soient, ont besoin d’être interprétés, d’être traduits au double sens de ce mot pour un Américain. Et cela n’allait qu’à sens unique: jamais Godard ne donnait l’impression de n’avoir pas bien saisi les réponses ou les développements de WA. Mais c’est que ce dernier, comme par un fait exprès, se cantonnait précisément au "premier degré", au sens premier, au sens propre, au sens concret des réflexions proposées: parlant, par exemple, de la salle de cinéma, de ses murs, de ses décors, stucs et rideaux quand Godard lui demandait ce qu’il pensait des conditionnements possibles du cinéma par la télévision.



Godard n’est pas indifférent à cet aspect matériel. Il a eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet. Une autre vidéo de Youtube (je ne la trouve plus) le montre sur une scène, à l’occasion d’une cérémonie (peut-être les Césars). Et il dit: "Quand on entre dans une salle de cinéma, on doit lever la tête. Quand on entre dans une pièce où se trouve une télévision, on doit la baisser. Donc le cinéma a encore un bel avenir devant lui." (Applaudissements.)

02 mai 2011

Paris carnet de la patience 22

Emma Bovary recrache, une fois son suicide accompli, un liquide noir comme de l’encre...
Cher Jérôme,

Je viens de terminer un nouveau chapitre de ma thèse. Je m’autorise un peu de surf et je lis (et relis) tes Lettres au pendu.

À mon tour, je prends la plume (je clique sur "Nouveau document"). Elle me coûte, cette plume. Depuis la nuit des temps (l’époque où je griffonnais, au stylo bille, le début d’un roman où j’allais retrouver en Lamborghini mon ami Francisco, rentré dans le pays des siens en Espagne et que je retrouvais en effet – lui avait une Ferrari), depuis l’époque, donc, où j’envisageais le langage comme un espace (comme une soupe), je m’en suis tenu au griffonnage, à quelques exceptions près. Comme le pendu, peut-être, je m’étais interdit cet espace, tant que je ne saurais pas écrire.

Mais je ne le saurai jamais.

Quand j’ai réalisé cela, je me suis lancé. J’ai participé à des concours, encouragé par mon frère, d’abord. Et j’ai reçu des prix. Financièrement parlant, ce fut spectaculaire. Un bouquin, puis 1000 francs, puis 100000 francs. Du coup, le doute m’assaille à nouveau. À ce train-là, je suis condamné à viser le Nobel. Je crois que ça rapporte un million.
Je ne plaisante qu’à moitié. Pour moi, longtemps, ce fut toujours: Rimbaud, ou rien. Michaux, ou rien. Garcia Marquéz, ou rien.

Donc rien, ou si peu.

Tu comprends donc pourquoi ta prolixité m’effraie. Dans mon imagination, tu écris tout le temps. Mais je trouve aujourd’hui dans tes lettres une réponse très simple aux questions que je me pose: le pendu, écris-tu, s’enfermait, ou plutôt, s’éloignait de son lecteur, à force de virtuosité (j’exagère, mais on exagère souvent quand on est touché); tandis que, pour toi, la langue écrite doit parler aux proches, aux plus proches comme aux Très Grands Poètes du Temple de la Littérature, aussi étrangers, quand ils sont fantasmés, que des Extra-terrestres.

Et j’aime la lettre où tu te racontes, lisant assis sur l’escalier d’une maison d’Italiens, les Discours de Rousseau, et cette sensation, levant les yeux du livre pour voir passer une fille à bicyclette, étrange, hallucinante – cette juxtaposition des mondes, c’est la littérature.

Voilà.

Tu m’apprends qu’il y a deux sortes d’étrangeté: celle du pays lointain et celle du père et de la mère. La littérature est à la frontière, infime ou distendue immensément.

Tu vois. Déjà, je suis essoufflé.

Mais je ne vais pas me taire. Et, si tu le veux bien, je publierai cette "lettre" (très travaillée, tu vois, à cet effet), sous la forme d’un post, sur mon transblog, un de ces jours.

Bien à toi,
F.

08 avril 2011

Paris carnet de la patience 21

Dans les jours qui suivent immédiatement l’envoi d’un chapitre de thèse à mon directeur, je goûte seul et en silence au charme de Paris. Je sors du couvent, m’arrête une minute pour m’éblouir du jeu d’éclats virevoltants que provoquent sur les arcs et les façades du bâtiment les petites guirlandes de miroirs accrochées aux bambous qui fléchissent gracieusement au-dessus d’un carré de gazon, lequel est traversé d’un chemin et ponctué d’un monticule de gravier bleu. Je passe la grille, lourde et pourtant aérienne, traverse la rue, regarde s’étager à rebours, dans la profondeur, la crête des immeubles jusqu’à la Porte Saint-Martin et au-delà.
Je m’assieds à la terrasse de l’Indiana. Le gérant me demande toujours: "Ça va?" Je réponds: "Bien, bien." Je commande deux Pancakes et un espresso. Et j’effeuille Libération.
Je lis ce qu’on y écrit de la ville numérique. Les messages Twitter affichés aux murs de Berlin. Les photos de Google Maps. La géo-localisation. Devant moi, la ligne des tables disposées à même le trottoir, comme partout dans cette ville. Je n’y prends jamais place. J’aime me tenir en retrait, sous la sorte de véranda dont on rabat les portes-fenêtres en accordéon. J’y vois se dédoubler, se confondre les reflets des passants, des voitures, tandis que d’autres passants filent sur le trottoir, que d’autres voitures empruntent une foule de directions au carrefour.
Il y a les poteaux des feux. Le trompe-l’œil à l’angle de Saint-Martin et des Récollets, au-dessus de l’armurerie. J’aimerais décrire, j’aimerais écrire le trompe-l’œil un peu comme Jacques Réda sait le faire. Ici, des camions sont au premier plan. Des publicités se succèdent en déroulé sur le dos des remorques. Pour moi, la rue en trompe-l’œil est une réinterprétation de la rue du Faubourg Saint-Martin. La porte est au fond, mais la rue est pentue. Elle a l’air de monter. Les camions ne pourraient pas s’y engager comme ils sont, les uns aux côtés des autres. C’est un dessin très moyen. Les couleurs ont perdu leur vivacité. Mais je l’aime bien.

07 décembre 2010

Paris carnet de la patience 20

Je sors du couvent, je traverse la rue du Faubourg Saint-Martin, je regarde à gauche un peu intensément et je vois la rue s’approfondir jusqu’au centre de la ville. Je crois même qu’on voit la tour Saint-Jacques. J’ai lu quelque part que cet axe est l’un des plus anciens de Paris. C’était une voie romaine.
Le soir, en rentrant, je traverse la rue à nouveau et cette fois je regarde à droite. Il n’est pas facile de décrire ce qui se ramasse en cet instant: la rue profonde, la perspective, les cannelures des façades non pareilles et pourtant solidaires, les teintes blanchâtres, grises et noires, et là-dessus des clignotements sans cadence, mais reliés mystérieusement en cette brièveté, rouges, orange, ou d’un bleu qui foudroie si la police ou l’ambulance est là, se frayant un passage dans le trafic. Certaines ouvertures, certaines constructions font repère: le carrefour Magenta, la mairie du Xe, la porte Saint-Martin surtout, qui est bien romaine, elle aussi, puisque c’est un arc de triomphe. Elle se trouve à mi-chemin de l’horizon. C’est elle qui organise le visible, qui ponctue cet élan quotidien vers la ville, c’est elle qui est la ville. Il y a des théâtres, là-bas. Un peu avant la porte, il y a Le Splendid (Coluche, Miou-Miou, Depardieu). Au XIXe siècle, il y avait un théâtre populaire que les grands travaux d’Haussmann ont détruit. Les lumières du soir, et mes pensées à l’instant du regard, sont toujours théâtrales.
La rue est une rue, pas un boulevard, ni une venelle. Quand on l’emprunte jusqu’à Beaubourg, elle rétrécit peu à peu, ce qui permet d’éprouver son ancienneté progressive.

16 novembre 2010

Paris carnet de la patience 19

Me souvenir que j’ai lu Le Livre noir en écoutant In Rainbows, de Radiohead (les deux font désormais la paire), que je vivais avenue du Chablais, que S., un soir, lisait ou travaillait à mes côtés, sur le divan à deux places que nous avions acheté ensemble chez Ikea.
La lumière tombait de la lampe qu’elle m’avait offert, laquelle pendait du plafond par deux cordons, vers deux ampoules aux abat-jour tronconiques, reliées par un axe de couleur laiton. La musique se mêlait avec les parcours, les souterrains, les choses et les ombres du roman, et donnait, en somme, son accord, ou bénissait le sentiment de fraternité que j’éprouvais pour la voix, la voix qui racontait les doutes, la peur, et qui s’enfouissait dans ses propres échos sourds.
Je lis le discours que Pamuk a prononcé à la réception de son Nobel et je remarque avec satisfaction que se confirme la sensation confuse, diffuse que j’avais éprouvée à la lecture de son roman: celle d’y voir se déployer, pour devenir précisément tout un roman, l’angoisse de n’être pas au centre, l’angoisse de n’être pas authentique, l’angoisse de singer sa vie, de tout singer en croyant vivre le plus sincèrement du monde.

08 novembre 2010

Erri ancora

Entretien de Raphaëlle Rérolle avec Erri De Luca,
Le Monde, 6 août 2005:

Parlant de vos livres, vous dites que vous n’inventez pas. Pourquoi?
J’invente très peu, même si j’aime bien les histoires imaginées par les autres: quand vous trafiquez avec le passé, il n’est pas nécessaire de créer des personnages ou la fin d’un récit, puisque tout est déjà donné. Du coup, je suis toujours à l’intérieur des histoires que je raconte, je ne me soulève pas au-dessus d’elles. Je n’ai jamais écrit à la troisième personne, comme un chef d’orchestre dirigeant ses musiciens: je suis moi-même dans l’orchestre, changeant d’instrument en fonction des livres, tout à tour dans la peau d’un maçon, d’un jardinier, d’un alpiniste. Le chef d’orchestre, c’est la vie qui a produit cette histoire. Et le fait d’inventer des existences me semble un abus de confiance: il en existe déjà tellement, je ne vais quand même pas prendre le vice du Bon Dieu!
En revanche, j’éprouve de la gratitude pour le moment où je me souviens d’un morceau de passé, même si je n’ai pas la clef de cette mémoire: cela m’arrive à l’improviste, par bribes, comme une détonation et j’ai soudain envie de faire durer ce moment. L’écriture de Tu, mio, par exemple, a été déclenchée par la vue d’une femme dont le sourire, qui découvrait une dent ébréchée, m’a rappelé une amie d’adolescence. Je deviens le lieu où le passé fait une petite promenade, passe une deuxième fois. Mais c’est la dernière: il n’y en aura jamais de troisième, car l’écriture a ce pouvoir de s’imposer comme le format définitif d’un moment de vie, sa version officielle, en quelque sorte.

26 octobre 2010

Paris carnet de la patience 18

En me baladant avec Street View, sur Google Maps, j’ai vu que La P’tite Bougnate, le café où je mange assez régulièrement, n’existait pas encore quand les caméras ont filmé le boulevard. Fraîcheur des murs, beau vert des cadres, je comprends mieux maintenant: j’ai été attiré par le côté tout neuf de tout. À son emplacement se tenait Le Relais de Reims, appellation beaucoup plus conforme à la proximité de la gare de l’Est, laquelle a entraîné la prolifération de restaurants type La Strasbourgeoise, Le Café de l’Est, Au comptoir de l’Est, Les Tramways de l’Est et de noms de rue comme la rue d’Alsace.

Certains résidents du Centre, ici, ont leur bibliothèque iTunes en mode partagé. Judith, que je ne connais pas, y a déposé quelques films. L’autre soir, j’ai regardé Control. Dans la foulée, j’ai téléchargé le best of de Joy Division.
Googlé le nom du chanteur, tombé sur le site d’un fan, qui s’est amusé à faire la liste exhaustive des concerts du groupe, avec dates, lieux, affiches, éventuellement photo de la salle et reproduction du billet d’entrée. Cliqué sur "Canterbury". Surprise: la salle portait un autre nom, mais j’ai reconnu le théâtre où, en 2002 ou 2003 (je ne me souviens plus), j’étais allé voir A View from the Bridge.

21 octobre 2010

Le silo de Railly

Éléphanteau devant escalier. Ou bien tour Eiffel suburbaine.

12 octobre 2010

Paris carnet de la patience 17

Indiana, près de la baie vitrée, côté nord, côté gare.
J’assiste à un phénomène optique extraordinaire. Il a lieu sur le bord latéral et inférieur droit d’une Renault Scenic 1.9 dCi (c’est écrit dessus). Il se trouve que de l’eau s’est maintenue dans le caniveau. Or, la position zénitale du soleil la fait se refléter sur toute la longueur de la carrosserie (gris clair) du véhicule, formant ainsi une bande haute d’une quinzaine de centimètres. Selon que la surface liquide est, ou non, agitée par le vent léger qui circule dans la ville depuis plusieurs jours, et selon l’intensité du souffle, son reflet sur la voiture fait songer tout à tour:

  • à un ruisseau capricieux
  • à un fond d’écran iTunes
  • au tressautement d’un bain de friture
  • à la surface inégale d’un toit où l’eau s’est accumulée et qu’agitent les gouttes d’une averse
  • à la succession de colonnes frétillantes d’un égaliseur de chaîne hi-fi, signalant une musique surpuissante, du genre techno
  • à une bande de sable lumineuse où danse une fine couche d’eau de mer
  • à une superficie trouble, aux tachetures vibrantes, telle qu’on pourrait l’observer à travers un microscope…
Ces impressions se recouvrent l’une l’autre, se mélangent, s’épousent et se court-circuitent, ce qui ajoute à l’indétermination et au plaisir des yeux.

18 septembre 2010

Paris carnet de la patience 16

Relis Perec. Il s’attarde sur les mots qui désignent la possibilité de passer d’un côté à l’autre d’une rue. On appelle passages cloutés ceux où l'on trouvait, en effet, des clous métalliques fichés dans la chaussée. Quand il s’agit de bandes de peinture, les passages, dit-on, sont matérialisés. Ce mot me semble parfaitement idoine pour exprimer le sentiment qui m’a pris l’autre jour en voyant les ouvriers municipaux rafraîchir les bandes, sur la rue du faubourg Saint-Martin, devant l’Indiana. Sentiment, oui, que les bandes se matérialisaient, devenaient immédiatement matière et matière indélébile. Ce sentiment, d’ailleurs, s’est beaucoup émoussé depuis. Quand on traverse la rue à ce niveau, ces jours-ci, on n’est pas loin de penser que les bandes n’ont pas dû être rafraîchies depuis des années.
Je lis: "Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne." Là, je ne pense pas au passage pour piétons. D’abord, je vois sous un autre jour la place des Ternes (que je n’ai jamais vue). Je pense aussi aux phrases qui décrivaient mon projet de roman, tout au début: "Trois générations. La guerre, l’émigration, la vie morne." J’aurais pu écrire: la vie terne. C’est-à-dire la vie d’aujourd’hui. C’est-à-dire l’évident. L’évident est terne, relativement au passé – les couleurs du passé sont, ou peuvent être, passées, mais jamais ternes.