Signes non pour être complet, non pour conjuguer / mais pour être fidèle à son ‘transitoire’ / Signes pour retrouver le don des langues / la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? H.M.

12 janvier 2012

C'est la Chine

J’écoute, en ligne, la première leçon du cours de Jean-François Billeter intitulé "Introduction à la civilisation chinoise et à la Chine d'aujourd'hui", donné à l’université de Genève en 1998.
Billeter essaie de rendre sensible, aux étudiants, la formidable diversité de la Chine. Il dit que, la Chine étant un pays, nous pouvons avoir le réflexe ou la tentation de comparer ce pays avec d’autres pays, comme la France ou l’Angleterre. Mais la Chine, c’est aussi et peut-être d’abord un continent, une civilisation. Il évoque des régions chinoises aussi différentes que peuvent l’être, à nos yeux, le Danemark et le Portugal. Ces différences touchent les espaces et les hommes tout aussi bien. Là, Billeter donne l’exemple des étudiants de Pékin, en 1989, tâchant de convaincre, place Tiananmen, les militaires juchés sur les chars de ne pas obéir aux ordres de leurs supérieurs. Et découvrant que ces militaires sont des paysans qui n’ont jamais connu Pékin, qui n’ont jamais connu la ville; que certains, même, sont persuadés qu’ils participent à une gigantesque mise en scène, au tournage d’un film ou à quelque chose de ce genre… Enfin, Billeter souligne les différences qui ont trait aux générations. Des professeurs d’université lui disent: "Les étudiants d’aujourd’hui, pour moi, ce sont des Martiens. Comment leur parler?" Autrement dit, quel est le rapport entre un yuppie de Shanghai et un berger tibétain?
Donc, il vaut mieux parler d’un monde chinois, comme on parle d’un monde méditerranéen.
J’écoute cela et je pense (je ne peux pas m’en empêcher): le monde que j’ai connu, celui dans lequel je vis, et qui compte, entre autres, un grand-père paysan sicilien, un père migrant ouvrier lausannois et un vieil étudiant qui twitte en écoutant Billeter, c’est la Chine.

10 janvier 2012

Tous Lausannois

"Les “vieux Lausannois”, pour autant qu'il y en a, ne soint point imbus de leur ancienneté. Le canton, les vallées des Alpes et du Jura, les villages paysans du Plateau, ont constamment renouvelé le sang lausannois, l'alimentant en forces nouvelles: gens des professions libérales, fonctionnaires fédéraux et cantonaux. La ville exerce un attrait compréhensible, par tant d'espérances de travail, sur les Valaisans et les Fribourgeois aux familles nombreuses, à l'étroit dans leurs vallées et leurs campagnes. L'horloger neuchâtelois y ouvre volontiers boutique ou s'y établit pour ses vieux jours. La Suisse alémanique fournit son contingent régulier de commerçants, d'employés et d'apprentis qui, le tunnel de Chexbres franchi, ont peine à rebrousser chemin vers les brumes du Nord et se dédouanent en oubliant leur langue maternelle. L'Italien est entrepreneur ou maçon. Mais tous sont rapidement d'excellents Lausannois, se sentant chez eux dans cette ville qui est, par excellence, une ville ouverte, assez aérée pour échapper aux préjugés, aux méfiances."

Georges-André Chevallaz, Lausanne (Trésors de mon pays; 91), Neuchâtel: Éditions du Griffon, 1959, p. 23.

27 décembre 2011

La panoplie d'outils agricoles

"L'aquarium, c'était sa trouvaille à lui perso, depuis un voyage sous les tropiques. Il s'était adonné aux joies du snorkeling dans les eaux turquoise de Bahamas. La déco de la pizzeria, il en avait toujours fait son affaire, sa marotte, dès l'inauguration. Il voulait quelque chose de classieux, d'irréprochable. Les colonnes en imitation marbre, la fontaine à la japonaise, la panoplie d'outils agricoles importés de Sicile suspendus sur les murs de crépi, c'était aussi son idée."

Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous
êtes leur crainte, Paris: Seuil, 2006, p. 139.

13 décembre 2011

Un carré de vigne sur la page

"Il est aujourd'hui courant de dénier aux paysans toute espèce de considération pour la beauté du paysage. Celle-ci serait créée de toutes pièces par l'art, et notamment par la peinture. Il est indéniable que le paysage est affaire de culture, dans la mesure où il résulte d'une interaction entre l'homme et l'environnement; mais l'agriculture n'est-elle pas une des formes de la culture ainsi conçue? Le verbe latin colere signifie à la fois cultiver (la terre), honorer (les dieux) et respecter (son voisin). Beaucoup de mots ayant trait à l'écriture proviennent du lexique agricole: page vient de pagina, qui désignait un petit champ, et plus spécialement un carré de vigne."

Michel Collot, La Pensée-paysage, Paris: Actes Sud/
ENSP, 2011, p. 191-192.

01 novembre 2011

L'Atelier

Il y a longtemps que je ne travaille plus à la maison.
Ces deux dernières années, j’ai eu la chance de pouvoir occuper une chambre, dans un appartement.
J’y avais installé un bureau. Une bibliothèque Ikea (mais pas une "Billy"). Un fauteuil. Une table basse. Et deux chaises.
Les murs étaient nus. Il y avait seulement, derrière mon dos, une feuille A4 où était imprimé un calendrier de rédaction (pour ma thèse) et, les dernières semaines, une autre feuille, de même format, qui portait:

FAUT QUE CE SOIT FAIT
PAS QUE CE SOIT PARFAIT

en gros caractères (Corbel 42 et 36).
L’autre jour, j’ai déménagé. Désormais, je travaille à "l’Atelier".
J’y loue un espace de quasiment 10 m2. Et je ne suis plus seul.
Mes colocs sont jeunes et beaux.
Ils – elles – sont graphistes, web designers, strategic planner, illustratrice, comédien-metteur-en-scène-artisan-du-mouvement, etc., etc.
Tous indépendants.
Il y a là un bureau, généreusement mis à ma disposition, une paroi mobile qui fait un angle droit avec l’un des murs de la pièce, et deux bibliothèques, mobiles elles aussi.
Devant moi, la paroi. Derrière moi, la bibliothèque "thèse". À ma gauche, le mur. À ma droite, la bibliothèque "roman".
Tout est ajouré. Tout est lumineux.
Autour de moi, cette fois-ci, j’ai habillé les surfaces. Sur le mur de gauche, une affiche du Kunsthaus de Zurich reproduit une photo d’Ed Ruscha, de la série Thirtyfour Parking Lots in Los Angeles. Sur la paroi, au-dessus de l’écran de mon ordinateur, une affiche de la Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau de Munich reproduit, sous verre, un photo-montage où, dans une vapeur grisée, un cheval et son dresseur marchent le long des gradins bleu indigo d’un cirque, mais comme en les frôlant, comme en les effleurant, ou comme s’ils marchaient sur l’eau. Juste à côté, j’ai collé six tirages ifolor (20x30 cm) de photos que j’avais prises lors de mon séjour en Sicile, en février-juin 2007.
Voilà.
On est le 1/11/11 et je suis officiellement colocataire de l’Atelier.
On a fait connaissance et J. m’a dit: "Ah! Toi, tu es celui qui écrit!"

17 octobre 2011

Paris carnet de la patience 39

Dernier jour. Dernier feuillet du carnet de la patience.
(J’ai fini ma thèse.)
J’entre dans la chambre, m’approche de la fenêtre.

Le vent souffle dans les arbres du square Villemain.
Déjà, je ne sais plus si l’on écrit Villemin ou Villemain. Dans Libération, on revient sur les lieux, on s’enquiert des Afghans; de ceux qui n’ont plus où passer la nuit; qui n’ont plus où s’organiser; où se tenir.
Je vois une machine soulever le ciment du parc de jeux par blocs entiers, mais comme s’il s’agissait de feuilles de papier.
Il y avait les Afghans. On les a chassés.
Il y avait les enfants. Le jardin est en travaux.
Plus de château. Plus de tours. Plus de cheval-balançoire. Plus de bac à sable.
Difficile de résister à la tentation du signe: une page se tourne.

Hier soir, avec S., on est allé au concert. Écouter Mirabassi, de nouveau. Je voulais lui montrer.
Trois sets. Ils ont fini à une heure et demi du matin. C’était génial.
Parker était extraordinaire. Il ne faisait pas de solos avec ses viscères, mais de tout son corps frappant, frappant, sautant et le visage tiré, gonflé. Cette pêche, ces coups, à un moment, j’ai pensé: "C’est la vie, le coup qui fait avancer…" J’ai pensé aussi, très vite: il va y avoir des coups, de grands coups dans la douleur et dans la vie.

Je vais rentrer.
Je vais quitter la chambre du couvent – la cellule.

J’aimerais faire de la littérature. Écrire comme Jacques Réda. Comme Jean Rolin. Comme Ohran Pamuk ou Leonardo Sciascia. Comme Henri Michaux ou Marie Ndiaye.

Patience.
La littérature n’est pas une terre promise, une terre lointaine.
Demain, mon frère sera là. On va mettre les livres dans les valises.

30 septembre 2011

Paris carnet de la patience 38

"La littérarité qui a rendu possible la littérature comme forme nouvelle de l’art de la parole n’est aucune propriété spécifique au langage littéraire. Au contraire, elle est la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer."
Jacques Rancière
Vouloir "écrire un roman" supposerait de viser une écriture déjà constituée, l’écriture romanesque. Toutefois, dans le passé, il m’est arrivé de croire que cette écriture, disons plus généralement l’écriture littéraire, formait dans la société l’un des quelques possibles de la langue en général, possibles peu nombreux et parmi lesquels la littérature occupait une place éminente.
Hier soir, je relisais en diagonale, très vite, un article pour ma thèse. Je suis tombé sur: "Deuxièmement, les modalités de croissance d’un réseau vont déterminer le degré de sélectivité des services afférents..." Et j’ai pensé: voici un possible, dans la société d’aujourd’hui, qui me paraît, d’abord, d’une élaboration tout à fait comparable à l’élaboration littéraire – ou qui est littéraire – et qui, d’autre part, me semble être un possible parmi des milliers, parmi des millions d’autres. Il en a résulté cette impression, ou la confirmation de cette impression, assez largement répandue, je crois, que la littérature n’est plus aujourd’hui qu’une manière très exiguë d’intervenir dans la société et que son voisinage avec tant d’autres parlures explique son air un peu pâlot, un peu maigrichon et, tout compte fait, son statut extrêmement secondaire.
Bien sûr, c’est complètement faux.
Ou bien, disons que c’est à creuser.

En attendant, il me reste à écrire un roman bien nourri et coloré.

11 septembre 2011

Paris carnet de la patience 37

Je vais bientôt rentrer.

Cet après-midi, Stéphane Lambert m’a écrit un courriel. Il a lu mon nom et ma spécialité sur la liste des résidents du Centre. Il y réside également. Il a voulu me rencontrer. Nous sommes allés manger une pizza au-delà du canal, au Pink Flamingo.

(S’il avait lu ma fiche Wikipédia, dont j’ai découvert l’existence, il y a deux semaines, en "googlant" mon propre nom, ce que je fais régulièrement – "Filippo Zanghì, né le 20 janvier 1974 à Lausanne, est un écrivain vaudois" – m’aurait-il contacté? D’autant plus volontiers, peut-être. À propos d’"écrivain vaudois"... Ne devrais-je pas m’octroyer la licence d’intituler mon carnet Paris, notes d’un Vaudois 2? Sur le bandeau publicitaire: The "écrivain vaudois" is back… Succès garanti... Enfin, bref.)

Stéphane Lambert est grand. Il a des yeux clairs, intimidants.
Il connaît tout du milieu culturel belge. (Au moment de nous quitter, il me dira: "Je crois à un esprit belge.") Mais il connaît aussi pas mal de choses sur le microcosme parisien. Il me dit qu’Untel a été l’amant d’Unetelle et qu’il est obsédé par le Goncourt. Il me dit aussi que Jacques Réda lui a écrit. Qu’il a lu et beaucoup apprécié l’un de ses manuscrits.
À la fin, on en arrive au paysage urbain. C’est ce qui a poussé Stéphane Lambert à m’écrire. Il me dit qu’il vise une trilogie Prague-Paris-Los Angeles. Ces villes symboliseraient respectivement le passé, le présent et l’avenir. J’ai envie de plaisanter en lui disant que l’avenir est à Shanghai, mais je m’abstiens. Il me dit aussi qu’il ne veut pas lire trop de livres sur les sujets qui l’intéressent. Surtout, pas de littérature. Plutôt des sciences humaines. Je comprends. J’ai les mêmes réticences à propos de la Sicile. Mais de cela non plus, je ne dis rien.

De retour dans ma cellule, je lis des extraits de ce qu’il écrit sur son site.
Je le vois chercher la tombe de Joseph Roth, dans les allées du cimetière de Thiais, dont Wikipédia m’apprend qu’il est un des cimetières parisiens extra-muros.
Plus bas, Joseph Roth est vivant, je le vois et je vois "l'ivresse et l'écriture emmêlées, pauvre moyen de faire".

Il y a une heure, Stéphane Lambert et moi sommes devenus "amis" sur Facebook.
Le Bruxellois et le Lausannois sont amis. Après tout, je crois que c’est une bonne manière de conclure mon séjour à Paris.

28 août 2011

Paris carnet de la patience 36


"Dès le crépuscule de la nuit, les lumières fleurissent et donnent à la ville un air de fête inquiétant, parce que l’on sent, dans cette exaspération du génie humain, comme une sorte de défi. Il semble parfois, quand on contemple le ciel de Paris et ses constellations fabriquées, que l’équilibre des choses de la nature soit rompu. Je pense à la situation mélancolique de ceux qui habitent la plate-forme la plus élevée de la haute tour d’acier qui abat sur la ville les rayons inquisiteurs de ses phares. Cette tour Eiffel, bafouée, insultée, il n’y a pas longtemps, comme un grand poète par une critique sans indulgence, n’a pas attendu longtemps les hommages de l’art et de la littérature. Mille plaquettes de luxe célèbrent aujourd’hui sa puissance plastique et le mystère crépitant des ondes qui traversent l’espace avec tous les mots qu’on leur a confiés. En levant la tête au pied de la Tour, on sait que le ciel est parsemé de dépêches et que la pensée des hommes, en quelque sorte matérialisée par le son, se mêle à l’Inconnu et le bouscule dans sa course disciplinée. Au-dessus des rues calmes ou enfiévrées, une atmosphère d’intelligence humaine recouvre la ville de même qu’un globe. Le passage des dépêches de la TSF dans la nuit mêle aux éléments naturels de notre ciel un élément nouveau dont Mme de Sévigné ne pouvait pas s’émerveiller. La nuit, quand je me promène, et que je hume l’air, il me semble que j’aspire des chiffres échappés de la cote de la Bourse, ou les points et bâtonnets de l’écriture morse qui ressemblent singulièrement à des bacilles.
Tout ceci dépasse, pour être évident, le domaine de la littérature. La littérature, avec le cadre magnifique mais étroit de la langue et la richesse de ses héritages, n’est pas l’art d’expression d’une époque dont les caractéristiques sont la vitesse et l’association des idées. […] Le cinéma est le seul art qui puisse rendre le fantastique social d’une époque de transition où le réel se mêle à l’irréel à tous les pas."

Pierre Mac Orlan, "Le Fantastique", Jabiru, n° 3, avril 1926, repris dans Domaine de l’ombre, Phébus, 2000, p. 164-165.

"Sur mes zones blanches, j’écrivais à l’aveugle, sans plan ni projet précis, mais me sentais toujours vaguement ridicule à rapporter, comme l’aurait fait un archéologue ou un entomologiste à chapeau de paille, des miettes de désordre urbain serrées dans mes petits cahiers. J’avais souvent la tentation, une fois mes pages noircies, de les laisser là, au sommet des tas d’ordures, comme d’autres se débarrassaient de leur réfrigérateur ou de leur machine à laver. Une nouvelle technologie, celle de "l’informatique diffuse", aurait pu me permettre de faire quelque chose d’approchant: associer, via une liaison radio à courte portée, un texte à un lieu et diffuser ce message sur les téléphones portables de toute personne passant à proximité de l’endroit "annoté". Conçue à l’origine pour faire de la publicité ciblée (informer les badauds du menu d’un restaurant, d’un programme de cinéma, etc.), "l’informatique diffuse" permet d’écrire dans l’espace en utilisant les cartes comme une portée. […]
Riche de promesses, "l’informatique diffuse" s’est finalement révélée hors de ma portée, tant pour des raisons techniques que financières. À terme, je ne désespère cependant pas (on peut rêver) de convaincre l’un des organismes qui travaillent au développement de cette technologie (la société britannique Proboscis, l’Institut national de recherche en informatique et automatique de Rennes et l’École polytechnique fédérale de Lausanne) de me confier un de leurs prototypes pour organiser des jeux de piste géants dans Paris."
Philippe Vasset, Un Livre blanc,
Fayard, 2007, p. 104-105 et 111.

17 août 2011

Paris carnet de la patience 35

Pour Nicolas

Hier, j’ai voulu m’initier au Vélib’. Ces temps-ci, c’est plutôt calme, à Paris. Alors, j’ai pensé que c’était une excellente occasion pour y pédaler. Je suis allé au guichet de la RATP qui est situé au sous-sol de la gare de l’Est. Problème: l’employé, un type à moustache, m’a dit que ma carte Navigo ne pouvait pas faire office d’abonnement (au Vélib’) et que je devais m’adresser à la mairie de mon arrondissement. Las, je suis reparti en direction du couvent.

Sur un coup de tête, j’ai rebroussé chemin. J’ai observé longuement une carte du réseau de banlieue. Choisissant, pour ne pas passer pour un velléitaire aux yeux de l’employé qui m’avait renseigné, le guichet qui se trouve de l’autre côté de l’espace RATP, j’ai acheté trois tickets: un Paris-Noisy-le-Sec, un autre ticket pour le tram reliant la gare de cette ville à celle de Saint-Denis et un dernier ticket pour rentrer. L’employée, une jeune métis, a dû s’y reprendre à plusieurs fois et me montrer son écran, afin que nous tombions d’accord sur l’itinéraire projeté. Après avoir réglé la somme, et tandis que j’étais sur le point de franchir le tourniquet, j’ai réalisé que le dernier ticket, celui du retour, portait la mention "Paris-Saint-Denis" et non pas "Saint-Denis-Paris". Inquiet, hésitant à interroger l’employée, j’ai finalement laissé tomber et me suis enfoncé dans le couloir du métro.

La gare "Magenta" du RER E doit être assez récente. L’espace des quais est très vaste, très haut. Les rames y pénètrent comme dans un étui parfaitement à leur mesure, à l’éclairage orangé qui se diffuse homogène. Tout de suite, je me mets en mode reconnaissance: les voyageurs sont de couleur, pour l’essentiel. Nous devons patienter dix minutes. Au bout de trois ou quatre minutes, une rame arrive. Je sursaute. Comme je lui tournais le dos, je n’ai pas eu le temps de lire son nom et sa destination. J’hésite. Une jeune fille remarque mon ballet, mais je l’ignore et tâche de reprendre contenance au plus vite. Quelques instants d’attention me permettent de noter que toutes les lumières des wagons s’éteignent en même temps et, surtout, qu’aucun voyageur ne fait mine de s’approcher des portières. D’un haut-parleur, une voix confirme que la rame est à son terminus et que personne ne doit monter à bord. D’ailleurs, celle-ci repart aussitôt.
Une minute avant l’arrivée de VAHO, le nom qui me concerne, une jeune Noire opulente me demande si le train s’arrêtera à Champigny. Embarrassé, je réponds: "Oulala, je ne sais pas… Les noms des gares sont marquées sur l’écran…" L’écran est placé très haut. J’observe la jeune femme qui lève les yeux, mais on lit très mal à cause des reflets. Un peu plus tôt, une autre voyageuse a voulu voir si le train serait "court" ou "long" et s’est exclamée: "Je vois rien!" Elle a dû reculer de plusieurs pas. J’observe encore la femme qui s’est adressée à moi. Elle ne semble pas voir grand-chose non plus. Une fois installé dans le wagon, je la repère à nouveau. Elle a pris le risque de monter. Elle est accompagnée d’une femme plus âgée, en fichu rosâtre.

Le train bouge. On sort. Je suis des yeux les façades, les barrières, les câbles dans la lumière. La chaleur est excessive. Je reconnais le chapiteau bleu de l’École du Cirque, la rue de la Clôture, j’essaie de voir si des caravanes ne sont pas installées entre les piliers du périph. Il y a des véhicules de ce genre, mais ils n’ont pas l’air clochardisés. En imagination, durant un instant, je suis les voies de chemin de fer parallèles qui virent et disparaissent, en me disant que ce sont les voies du TGV, celles que j’ai empruntées quand je suis allé retrouver S. à Bâle, ce printemps. Je ne suis pas dans le TGV. Je suis dans le RER. La vitre est griffée. Cette griffure fait une lettre, elle-même partie d’un mot que j’ignore, inscrit sur la coque du wagon. Je songe à Maspero dans le "Roissy-Express". Ici, la vitre n’est pas opaque. Le dehors éclate sous le soleil.
Pantin. Arrêt. La jeune femme qui ne sait pas si le train s’arrêtera à Champigny s’est levée. Elle hésite encore. Peut-être vaudrait-il mieux descendre et interroger un agent? Mais déjà le train est reparti.
Noisy-le-Sec, je descends, les laissant, la jeune femme et la dame au fichu rosâtre, à leur indécision. (Au moment où j’écris ces lignes, je consulte Wikipédia: la lettre "O" de "VOHA" signifie que la rame était un omnibus, c’est-à-dire qu’elle devait s’arrêter à toutes les gares du parcours jusqu’à Villiers. Or, il y a bien une gare "Les Boullereaux-Champigny" sur le trajet. J’espère que les voyageuses ont persévéré et sont restées dans la rame.)
À Noisy-le-Sec, nous sommes nombreux à descendre. Nous nous trouvons tout au bout du quai. Il faut marcher jusqu’à l’escalier et au conduit qui joint la sortie.

Je sors. À ma gauche, un pont qui surplombe les voies. À droite, la station du tram. En face, une rue. Il y a des cafés, des hommes sur les terrasses, dans la chaleur. J’organise la distribution des tickets de transport dans les poches de mon pantalon. Je fais quelques pas. Un tram est là, mais à quelque distance de la station. Peut-être cinquante mètres. Comme il n’est pas devant la station, les voyageurs doivent patienter.
Enfin, le tram se met en branle. Cinquante mètres. Glissement des portières. Surprise: ça ne vas pas jusqu’à Saint-Denis. Ça s’arrêtera place du 8-mai-1945, à La Courneuve. J’hésite. Tout ne file pas droit. Décidément, c’est l’aventure. Je n’hésite pas longtemps et choisis un siège isolé, côté soleil. J’ai raison de ne pas attendre le tram suivant, mais je ne sais pas encore pourquoi. Au moment de partir, le tram se remplit d’un coup. Un ado vient s’asseoir en face de moi et me lance un regard. Nouvelle reconnaissance: une fraction de seconde, en détournant les yeux, je pense que c’est un regard "d’ici", dont il ne faut pas exagérer la dureté. Ne pas oublier que "t’es-qui-toi-fils-de-pute" peut n’être, suivant l’endroit, pas très différent de "vous-m’avez-l’air-plutôt-antipathique". Dans le même temps, je pense aussi que tout cela (surtout cette réflexion) est pur fantasme.
Le tram s’engage sur le pont. Immensité des voies dans le feu du jour. On est apparemment dans un espace de triage. Et c’est comme si la gare avait été ajoutée après coup, dans un coin de cet espace, parce qu’il fallait bien la mettre quelque part. Cette impression ne va plus me quitter tout au long du trajet, à propos des routes, des ponts, des immeubles, des hangars, étalés à distance sous le ciel: il fallait bien les mettre quelque part; on les a dispatchés comme ça.

Deux arrêts, on est à Bobigny. Tout est ouvert, horizontal. Le tram a ceci de particulier qu’il avance sans heurt. Il offre le plus proche équivalent du travelling latéral. (C’est parfait: je suis bien venu dans ces parages pour voir un film.) J’apprécie le passage du canal, perpendiculaire aux voies, ce qui lui donne un sens du lointain. On s’arrête près du Centre commercial Bobigny 2. Longue façade aveugle corrompue. Près de l’entrée (l’entrée principale? secondaire? l’entrée de service?), un grand sigle, un sigle-valise, à la fois "b" minuscule et "2", et la base du "2" se prolonge le long du mur, tandis que l’on roule plus avant.
Un arrêt. Noisy de nouveau, mais pas sûr.
"Drancy-Avenir", autre station. Il y a là-bas l’entrée, qui fait un peu mosquée, de l’hôpital franco-musulman "Avicenne".
Redépart. Immeubles étriqués. Battants de fenêtres qui font des lignes entrecroisées. Pénombre de squares modiques. Filles qui se balancent. Autoroute. Je pense à des expressions que j’ai lues pour ma thèse: trop large emprise au sol des infrastructures. On approche de La Courneuve.
Le tram se vide, se remplit.
Babil. Babel.
Je ne tourne presque jamais la tête vers l’intérieur. Maintenant, je cherche les fameuses barres, les barres qui sont encore debout. J’en vois assez loin, d’une longueur honorable. Elles cachent en partie des tours.
Plaquages. Frontalité.
Désert, écrit-on. C’est, je crois, l’ouverture du paysage qui appelle ce mot. Quand on arrive place du 8-mai-1945, on est aussi près du carrefour des Quatre-routes, ou bien je confonds les deux, ou bien c’est la même chose. Il n’en reste pas moins que l’effet est bien de l’ordre du Far West. À l’échelle des alentours, la place est minuscule et bizarrement encombrée. Il y a les voies du tram, l’abri en matériaux synthétiques, les cafés-terrasses aux devantures seventies et séniles, les trous d’espace, les gabarits inégaux, le trafic. Je sors du tram pour apprendre, d’une dame en boubou qui est en train d’informer un voyageur plus perdu que moi de l’existence d’un bus de remplacement, que le reste de la ligne est hors d’usage. J’aurais pu attendre longtemps à Noisy.
Il fait très chaud. Un bus est de travers sur le carrefour. La dame dit: "C’est celui-là… Il vient de partir…" Et, en effet, le bus a démarré.
Un autre bus arrive assez vite. Je grimpe. J’attends.
Les voies. Les terrasses. Les hommes.
Ce carrefour, c’est le cœur de ce petit voyage: une disparate qui palpite.
Assez vite, le bus repart.

Après, il y aura les rues piétonnes et bondées de Saint-Denis, le panneau "Centre commercial basilique", le bus qui se vide de plus en plus, cet homme d’allure indienne ou pakistanaise qui me demande si l’on est bien arrivé à la gare ("Je ne sais pas… Je ne crois pas…") et finalement la gare, et le regard de la jeune fille du guichet quand je lui demande si les RER passent ici ("Pour aller où? – À Paris. – Voie 2.") et le boyau qui sert de souterrain pour joindre les quais… Le plafond bas, les ampoules nues… Voie 2 ou laquelle? Je ne sais plus. Une rame est en partance… Une autre arrive. Un vieil homme, que j’interroge sur sa destination, d’une voix éraillée me souffle: "Corbeil-Essonne". Voie 4, un jeune garçon de dix ou onze ans, un peu épais, me demande si c’est ici que passe le train "pour Gare du Nord". Je déchiffre l’écran voilé par les rayons insistants (il doit être 18 heures): "Oui, mais dans une demi-heure... Attends, il y en a un autre qui passera voie 5 dans 10 minutes…" Le garçon est déstabilisé. Il répète la question que sa mère, sans doute, lui a ordonné de poser, celle-ci et pas une autre: "Oui, mais… Ici, ici, c’est bien pour Gare du Nord?" À mon tour, je répète que oui, mais qu’il vaut mieux changer, parce que la prochaine rame passe en face, dans dix minutes… Nouvelle incompréhension. Déjà, le quai numéro 5 s’est rempli. Je me détourne du garçon.
Et puis, dans le RER, il y aura encore ce type, dont je penserai qu’il est celui qui se tenait assis, le front appuyé sur ses genoux, à quai, pendant qu’on attendait, répartis par grappes à l’ombre des panneaux d’information. Une minute après le départ du train, il vomira contre la porte automatique à peine refermée. Un jeune en casquette Yves-Saint-Laurent lui tendra une bouteille d’eau pour qu’il nettoie la porte et qu’il se rafraîchisse. Un autre type, un Blanc, demandera: "Qu’est-ce qu’il a?"
Moi, je ne dirai rien.
Je garderai les yeux rivés sur les cannelures et la diversité bâtie de la banlieue, ce 16 août de soleil et de chaleur avant Paris.

09 août 2011

07 août 2011

Paris carnet de la patience 34

Lectures.

Lu les premières pages de Vertiges, de Sebald, où le narrateur s’attarde sur les souvenirs de Stendhal, certains effacés ou peut-être même absents, mais recouverts par une image, une image si nette qu’elle donnait l’impression que le souvenir, ou l'illusion, était indélébile.

Lu, dans un journal, que Leon Parker, que j’ai vu l’année dernière au Sunset accompagner Renzi et Mirabassi, est considéré comme l’un des meilleurs batteurs de jazz actuels. Il a d’autres qualités. Il donne des leçons de body performance, dont j’ignore tout à fait la nature. Reste que cette information a fait mouche. Je me souviens, en particulier, des gloussements suscités dans le public, lors du concert, par ses solos. En fait de solo, parfois, on avait l’impression que toute sa masse corporelle était agitée de l’intérieur et que le solo avait lieu dans ses viscères, si bien que les spasmes de son body ne débouchaient que sur des effleurements et des choses machinales sur les tambours, le hi-hat ou les cymbales.

Fréquenté, sur le web, les "Premières rencontres de la revue électronique". En vérité, ça date d’octobre 2002. Les participants étaient: Chaoïd, Fluctuat, Inventaire/Invention, Panoplie, Périphéries et Synesthésie. Je surfe un peu. Je vais voir les sites. Panoplie? Un message d’erreur s’affiche et précise que, "faute de financement, la revue web de création contemporaine panoplie.org a cessé ses activités depuis mars 2009"…
Aux "rencontres", à la question: "Quel site web a le plus d’importance aujourd’hui, dans le champ culturel?" Les gens répondaient: le site de François Bon. J’imagine qu’ils répondraient la même chose aujourd’hui.
Petite moisson: "Un livre [numérique] pèse moins qu’une photo jpg d’appareil de poche."
Ou bien: "La création littéraire aujourd'hui c'est sur le web, point barre."
Ou encore: "Texte en paume: écrire sur ma paume gauche avec les doigts de ma main droite, expédier le texte juste en levant la main vers le ciel en pleine ville."
Ce dernier extrait me rappelle tout ce que je lis, ou ne lis pas, ces derniers temps, sur la ville numérique.
Mastoc exemple: Code/Space.
Sans oublier les propositions monétisables et monétisées… Layar, entre autres, "which offers an augmented view of the world". Rien que ça.
Pour la littérature numérique, en tout cas, chouette savoir que Philippe en a été, dès le début:

03 août 2011

Paris carnet de la patience 33

On est mercredi, midi: on entend la sirène. Je consulte un forum internet: tous les premiers mercredis du mois, à midi, elle se déclenche. On l’exerce, pour s’assurer de son fonctionnement, si la guerre éclatait.

L’autre jour, ils ont viré les Afghans du square Villemin.

Il y a quelques semaines, à la fin de la dernière séance du séminaire, en Sorbonne, j’ai bavardé quelques instants avec le professeur. J’ai appris que le doctorant qui travaille sur le mot "France" dans la chanson française, du XIXe siècle à nos jours, est en fait l’un de ses doctorants. Le professeur m’a rappelé qu’il arrive d’Australie.
Un ancien joueur de tennis, invité de Radio Roland Garros (que j’écoutais en ligne, de temps à autre, au moment du tournoi), a précisé que les Australiens désignent souvent leur pays d’origine par l’expression "down under". Lorsque l’Orient aura pris le contrôle des opérations et que les cartes du monde auront été redessinées, l’expression se maintiendra peut-être, mais elle aura perdu son aura d’excentricité. Quant à l’Europe, nous la désignerons sans doute par l’expression "là-bas derrière".

25 juillet 2011

Paris carnet de la patience 32

"Sur le marché forain de Carpentras, il m’est apparu que l’une des dimensions majeures de l’ensemble des relations nouées dans un anonymat relatif à l’occasion des achats sur les étals était la mise en scène d’une interconnaissance (ou d’une "amitié") généralisée censée manifester l’appartenance à une même communauté locale et régionale.
Entre les linéaires d’une grande surface ou dans une salle d’attente d’un aéroport, l’enjeu des relations éphémères et ténues qui s’engagent peut être d’une tout autre nature: dans de tels espaces sociaux, il ne sera plus question d’être ou de jouer à être "du coin", mais plutôt de se présenter comme un consommateur averti sur le marché mondial ou un acteur à part entière de la modernité cosmopolite."

Michèle de La Pradelle, "La ville des anthropologues",
dans La Ville et l’urbain: l’état des savoirs, 2000.

Cela me fait penser à l’air que je prends (l’air détaché de celui qui n’est pas en visite), quand je suis sûr de croiser un touriste devant la gare de l’Est et quand je me figure qu’il m’observe attentivement: jouissance de faire voir, ou de faire croire, par une indifférence très étudiée, que je suis un bel exemple d’indigène de la grande ville.

18 juillet 2011

Paris carnet de la patience 31

Il y a bien, à Paris, des ciels où passent des orages.

Week-end avec S. Grands boulevards. Champs Élysées. Guéridon Jean Royère. Shopping. Terminus Nord. BNF. Marais. Terrasse. Amour et sommeil.

Google a désormais ratissé la Suisse. Vu l’immeuble de mes parents sur Street View. Vu la ferme. Il y a même la Toyota devant le garage.

Dans Le Monde, un article sur les Afghans du square Villemin. Il faudrait que je retourne les voir jouer au foot. Je pourrais amonceler de quoi écrire un petit post sur le transblog.

Il faudrait écrire un autre post sur le passage (à retrouver), dans un roman, où j’ai eu l’impression soudaine, et très nette, que ça sortait d’un atelier d’écriture. Ma fierté, ensuite, de découvrir que l’auteur était effectivement passé par un "institut littéraire" (à creuser).

J’ai ajouté à ma page Netvibes le fil RSS du site de l’Association Georges Perec. Mais rien n’arrive.

J'espère que j'aurai fini mon roman l'été prochain.

Aujourd’hui, je rêvasse.

11 juillet 2011

Renens ce soir (il y a tout juste 70 ans)

"Lausanne a construit une humanité en dehors de son cadastre et de ses bornes. C’est étonnant l’impression qu’on éprouve ce soir. Il n’y a rien – j’y réfléchis – de plus sublime que le neuf, le neuf utilitaire qui fait renaître l’épopée. Je n’ai de sens, en tout cas, qu’à cela ce soir, et, de famille, que ce luxueux peuple qui improvise, organise un ton, lequel se trouve être parfait comme tout ce qui est du monde-monde – le contraire de ce qui est appelé "gens du monde". Il n’y a de sain et de vrai que le peuple.
C’est du côté de Renens ce que je veux dire, quand l’herbe et le ciment composent avec l’éternité et que la préhistoire qui renaît salubrement-biologiquement oriente les foules en dépit de toutes les intentions louables ou non des architectes. Ce qui existe dès lors est simplement cela qui permet au rossignol de faire s’écrouler dans les derniers grands arbres ses éperdues cascades qui pèsent.
D’une terrasse – car il y en a quand même – je discerne une demoiselle qui est sur la route à bicyclette avec de nombreux paquets intelligemment ficelés, et aussi un chien qu’elle tient en laisse, lequel aplatit ses pattes placidement à sa droite à sa bonne petite allure à elle. Elle doit avoir un petit pied-à-terre quelque part à la campagne. Le bonheur, en d’autres termes. Elle doit avoir un emploi et gagner un peu plus que juste sa vie, ce qui lui permet ce luxe – appelons ce peu de liberté luxe.
Mais il ne lui en faudrait pas davantage. Si elle gagnait ce soir à la loterie – puisque c’est justement ce soir qu’elle se tire – elle perdrait la tête. Il vaut mieux que ce soit demain, à tête reposée, ce moment où elle constatera en lisant le journal qu’elle n’a rien gagné – ou seulement un franc. Ni moi non plus je ne gagnerai rien. Le petit frère de la blanchisseuse a gagné dix francs le mois passé et tout le monde souriait de plaisir quand il racontait cela dans le train – car la vie se passe en train ici, et il serait difficile qu’il en fût autrement, puisqu’il n’y a qu’une route conquise sur le lac et les vignes et, tout de suite après, l’altitude. Toutefois, du côté de Renens, il n’y a plus ce rocher, et l’agriculture et le bâtiment s’épanouissent mieux sur une étendue qui a de la profondeur, et c’est cela qui brusquement permet cette humanité et cette élégance juste du peuple qui fait perdre la tête. C’est là, du moins, que je suis ce soir. Et j’y reviendrai tous les soirs. Tant qu’il fera beau. Ah! mais il pleut tandis que j’écris ça.
Cette demoiselle – il y a longtemps qu’elle est loin – avait de ces valises en paille tressée dites japonaises, avec des coins de cuir pour prévenir l’usure, et cela me rappelait le bon vieux temps. L’une doit sans doute contenir de ces bons livres anglais ou russes, si agréables, très compagnons, en tout cas qui vous soutiennent: un Gorki, un Tourguenief, disons. Et elle passera ainsi le samedi, le dimanche, le lundi. Ainsi ou autrement.
Il faut avouer qu’il y a encore de fastueux jours sur la planète.
C’est comme s’il n’y avait point de guerre. Et, de fait, même dans les pays belligérants, il n’y en a point: il y a ce lyrisme de toute la nature, qui est celle-là humaine aussi, qui est bien plus fort que tout ce que peuvent mettre en branle les hommes en fait de mitrailles et de discours.
Il y a aussi le grillon qui s’évertue dans le ciment – les drains préparés pour un ouvrage sur l’herbe – comme l’heure s’avance et que les derniers "goals" des fils pas encore couchés s’abattent avec brutalité sur les belles persiennes de tôle peinte qui sentent bon des fenêtres. Fussent-elles ouvertes, les vitres voleraient en éclat. C’est vous dire quelle valeur il y a ici dans ces muscles et ce crépuscule.
Point de touristes, point de muscadins, plus de dames à cannes qui sentent le vieil ambre fripé. C’est sérieux et éternel.
Aucune voiture ne passe. C’est si agréable, maintenant, cette extinction de l’industrie automobile.
Je me réjouis, demain, parce que c’est dimanche."

Tiré de: Charles-Albert Cingria, "Florides helvètes",
dans Curieux (Neuchâtel), 11 juillet 1941.

07 juillet 2011

Paris carnet de la patience 30

Hier soir, Jean-François m’a téléphoné pour me proposer de me joindre à une petite fête dans un café de Belleville. Je ne sais pas si c’était vraiment à Belleville, mais pas loin en tout cas, tout au bord du 10e. On se retrouve dans un quartier en rénovation que j’ai traversé, l'année dernière, quand je suis allé me promener aux Buttes-Chaumont. Rues étroites. Pente légère. Maisons délabrées. Un écriteau de la ville est tendu, qui annonce leur destruction prochaine et leur remplacement par des édifices de même gabarit. Il y a une place Sainte-Marthe, minuscule, où les terrasses et les bourgeois-bohème s’épanchent. Je me rends un peu plus haut, rue de Sambre et Meuse. C’est exquis, ce café. Pas assez cher, sans doute, dit quelqu’un. Le plafond de l’une des deux petites salles dont se compose l’endroit s’est effondré. Des tubes d’échafaudage le soutiennent. Sur la rue, une grosse machine à ciment. Une fille, dont il se trouve qu’elle travaille pour la société qui est en charge des travaux, nous explique que le sol est glissant par ici. Quelqu’un proclame qu’il n’y aura bientôt plus que des dalles à Paris. Un autre s’amuse: "Glissant? Imagine: Belleville se retrouve à Saint-Michel!" On rit. J’ai joui très vite de ce glissement imaginaire, parce que j’ai la carte de Paris bien en tête désormais. Des couples arrivent, peu à peu. On bavarde.
Nous sommes les-plus-très-jeunes-des-nouvelles-classes-moyennes-qui-se-lancent-dans-la-vraie-vie. Une fille hésite. Elle devrait obtenir sans trop de difficulté un poste d’assistante à Bobigny, mais deux coups de téléphone impromptus lui offrent une alternative: inspectrice de l’Éducation nationale ou, mieux encore, chargée de la coordination inter-universitaire à l’ambassade de France, à Washington. Toutefois, son mari vient d’être nommé Maître de conférences à Montpellier. "C’est un choix de riche", dit quelqu’un. La fille répond: "C’est le choix qui est riche. Moi, pas encore." On rit. L’ami qu’on fête, quant à lui, vient de terminer sa thèse. Une Fondation lui accorde une bourse de 25000 euros pour un séjour à l’université de San Diego. Il raconte que son directeur, à l’EHESS, lui avait proposé deux destinations: Aberdeen ou la Californie. Quelqu’un demande: "Et il t’a laissé combien de temps pour réfléchir?" Rires.
Un couple vient s’asseoir près de nous. Lui est français. Elle est mexicaine. Lui a séjourné longtemps là-bas, au Mexique. Il donnait des cours de français. Il nous parle des narcos, des chansons qui célèbrent leurs exploits, de la jalousie des Colombiens de passage, qui n’avaient pas droit à ce genre d’accompagnement et qui l’ont donc importé, depuis, à Medellín. Il dit que les Mexicains ont supplanté les Colombiens, depuis la mort de Pablo Escobar. Moi, je parle un peu de l’Angleterre.
Ceux qui ont des enfants disent au revoir avant minuit. On bavarde encore un peu, et puis on s’en va, nous aussi.
Je redescends vers le canal Saint-Martin. Je vois un couple danser au milieu de la chaussée.
C’est l’été.

30 juin 2011

Paris carnet de la patience 29

Fête de la Musique. ("Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique…") Jean-François me propose la Butte aux Cailles. On y trouve de tout: ici, des quinquas bluesy – un chanteur en perfecto, la chanteuse à la voix grave –; là, des jazzeux bedonnants; plus loin, des sonorités et des jeux d’écho seventies; et puis, un dreadlocks pêchu à la voix cassée, "Redemption" et deux allumés qui dansent devant la scène (tandis qu’une jeune fille, portant une casquette à large visière et l’œil collé à son réflex entrée de gamme, cherche à saisir l’instant); et puis, la découverte: des jeunes (vingt ans peut-être, en moyenne) qui assurent total niveau funk-fusion, et là-dessus deux rappeurs qui ont plus de bouteille (la trentaine au moins), un mélange qui fonctionne, le public en redemande. À la fin, je pose la question au guitariste: "Vous êtes d’où?" Ils sont d’ici, du 13e. J’étais frappé de la diction rap, très articulée: tout s’explique. Bref, ils n’ont pas de CD, mais une page Myspace. Ils s’appellent Ballade mentale. (Les deux "l", je ne sais pas si c’est voulu, mais ça en jette.) Sur le site, on les voit dans une émission de Bastille-TV, laquelle ne dit pas grand-chose de l’énergie que ça dégageait, sur cette petite place, au bout de la rue des Cinq Diamants.
Maintenant, il est une heure et demi du matin. La techno a pris le pouvoir dans tout Paris.
Allez, moi je rouvre le carnet de la patience. Et j’écris: Fête de la Musique. "Seigneur, préservez-nous de la Fête de la Musique..."

22 juin 2011

Paris carnet de la patience 28

Il est tard, bientôt minuit. Dans la ville, c’est déjà la Fête de la Musique.
J’irai demain. Ce soir, je reste dans ma cellule – je l’appelle comme ça, vu que j’habite un ancien monastère.
Peut-être, de l’appeler cellule, elle m’incite à plus encore de quant-à-soi, à plus de solitude.
L’autre nuit, après la série des films italiens à l’Accatone de la rue Cujas, j’en ai visionné quelques autres sur YouTube, en petits morceaux de 9 minutes 59 chacun.
Comme la cellule donne sur un jardin, pas de grande rumeur de ville, comme celle qui s’élève de sous les fenêtres de Jerome Charyn – je n’ai jamais été à sa fenêtre, mais je me souviens d’une émission "New York" de Thalassa, sur France 3, qu’avait enregistrée mon cousin.
Décidément, Paris ne fait pas grande métropole.
J’ai téléchargé le dernier Sonic Youth. Je me souviens des nuits siciliennes, humides et moi seul encore, regardant les photos du grand-père, casque sur les oreilles, "Stones" en mode repeat et cheminée dans le dos crépitante.

16 juin 2011

Lausanne 1963

La "manière américaine"...



Mon père est arrivé en Suisse le 31 août 1963.

09 juin 2011

Paris carnet de la patience 27

"Qu’une représentation mentale du territoire soit indispensable pour le comprendre, les romans médiévaux le font vivement sentir, mais aussi certains débats politiques de la même époque. En 1229, le doge Pietro Ziani propose de transporter Venise à Byzance; à supposer que ce transport fût possible, les quelques dizaines de milliers de Vénitiens d’alors eussent été bien trop au large dans les murs de Constantinople; faute de réductions graphiques des deux villes, il fallait se fier à des souvenirs et à des supputations très approximatives; l’évaluation des distances était tout aussi vague. La proposition fut sérieusement discutée, mais les conseils préférèrent l’opération inverse: considérer que, désormais, Byzance était à Venise. Par son contenu légèrement surréaliste, cet épisode fait toucher du doigt les conditions matérielles dans lesquelles le pouvoir s’exerçait jusqu’au XVIe siècle au moins, incapable qu’il était, par défaut d’instruments, de mesurer exactement les termes d’un problème géopolitique.
De même, dans les romans du cycle d’Arthur, Perceval parcourt un pays où il se perd constamment, dont les villes et châteaux apparaissent ou s’effacent avant tout, pour le lecteur actuel, parce que les itinéraires qui les unissent ne sont pas identifiés. Ce que nous prenons pour une invention poétique restitue la réalité quotidienne du voyage: on y demande son chemin sans cesse, comme les fourmis, chacune à toutes."
André Corboz, «Le territoire comme palimpseste», 1983.

31 mai 2011

Paris carnet de la patience 26

Hier à midi, déjeuné avec J. V. W., près d'Italie.
Parlé, entre autres, de la lecture naïve des auteurs. Et lui de se lancer: "Je me souviens de la lecture de Balzac. Il parlait d’une rue, juste un peu plus bas, près d’ici, où les vieilles masures étaient des bordels. On se trouvait alors à peine au-delà de l’octroi (je traduis: à peine au-delà du mur qui encerclait la ville, mur ponctué de "barrières" où les denrées - notamment les boissons alcoolisées - étaient taxées). Eh bien, je les ai vues, ces bicoques; je suis sûr que c’est d’elles que parlait Balzac; elles ont disparu à la fin des années soixante."
Je lui ai demandé s’il habitait une tour. Il a répondu: "Non, j’habite une barre."
Il m’a aussi raconté ses trajets vers Saint-Denis, l’arrêt Pleyel où c’était "merveilleusement banlieue", parce qu’il y avait toujours, le lundi matin, des petits loubards, mais aussi des femmes en boubou ou les filles de l’internat réservé aux enfants des récipiendiaires de la Légion d’honneur, etc. Il ajoute: "Elles portaient l’uniforme, mais à cette heure-là, certaines ne l’avaient enfilé qu’à demi…"
Je vois danser les images au fond de ses yeux.

20 mai 2011

Paris carnet de la patience 25

Hier soir, j’ai vu D. à "son" bar, La Pistache. On a bu de la bière. Des panachés. Des "Picon bière". E. s’est assise à notre table. Fraîche. Pommettes carmin. Elle rentrait du travail. D’abord en tailleur, elle est allée se changer. Elle est revenue en jeans, mais avait conservé son décolleté.
Elle se présente. Elle est assistante de direction dans une agence immobilière qui est spécialisée dans les objets de standing. Elle nous apprend qu’une partie du 9e est devenue très demandée aujourd’hui. Entre autres, elle a vu l’appartement de Kenzo, après qu’il a été vidé et son mobilier vendu aux enchères. Elle fait de la photo pour "se compléter".
Comme on se présente plutôt comme des artistes, elle veut savoir ce que j’écris, tout en m’avouant ne lire que très rarement, pour sa part. Je dis: "Un roman familial." Comme j’enchaîne sur la Sicile, elle me parle du Berry, me demande si je connais. Je dis: "Non." Elle me rappelle que c’est un ancien Pays. La culture s’y veut encore spécifique. Donc, voilà: elle est berrichonne. (Ce qui sonne juste: elle est bien en chair.)
Plus tard, elle me dit qu’elle aime parler aux gens pour "se découvrir". Il faut parler, s’expliquer, alors on se rejoint. Je lui dis que, d’après moi, on ne peut jamais se rejoindre. En vérité, je n’en sais rien – je prends la pose. (Je pense à Pirandello, à la cassure entre ce qu’on croit savoir de soi-même et ce que les autres croient savoir de vous. Évidemment, je ne dis rien de Pirandello. Je suis assez clerc comme ça.)
Elle a une poitrine avantageuse. Elle le sait. Elle sait que les hommes aimeraient lui toucher les seins. Quand elle va se repoudrer le nez (en fait, elle a dit "je vais pisser"), D. se lâche et clame: "Hmm… J’ai envie de lui sucer les seins!" Plus tard encore, sur proposition de D., elle ira jusqu'à se les peloter lascivement.
Mais D. reçoit un appel sur son portable. Il répond, se lève et s’éloigne.
Moi, je suis resté un peu béant.
E. m'a dit: "Salut!" Et puis, elle est partie.

14 mai 2011

Paris carnet de la patience 24

Passé quelques heures sur Youtube. Digressé de Rossellini, Fellini, Pasolini à Godard (disant à peu près que Roma città aperta, c’est la rédemption de tout un peuple qui a "trahi deux fois"), puis à Spielberg, puis à Kubrick, etc, etc. Me suis attardé, entre autres, sur une interview de Woody Allen par Godard. Frappé par les yeux de "WA", inquiets, anxieux de voir ce qu'allait produire chacune des prises de parole de son interlocuteur… L'un des clous de l’entretien, me semble-t-il, ce sont les maisons, les constructions de New York, telles que WA les filme et les monte dans Hannah et ses sœurs. Godard commence par dire qu’il a beaucoup aimé ces plans… Mais, au fil de l’échange, il apparaît que la manière de filmer ces maisons, d’après Godard, serait un exemple de l’influence de la télévision sur le cinéma: notamment en ce que les plans sont très brefs et se succèdent à un rythme soutenu – le même qu’adoptent les séries ou les journaux télévisés. WA répond finalement: "C’est possible. Je ne sais pas."



Ma lecture de cet entretien, je le sentais au moment même où je le visionnais, était traversée par la question, ou le motif, du rapport assez complexe entre l’Américain et l’Européen. S’y sont mêlées des choses du type: cinéma commercial/cinéma d’auteur, premier degré/second degré (l’Européen serait "au second degré" jusqu’au fond de son être et j’attribue à cela, en partie, l’inquiétude de WA), etc, etc. Ce qui ajoutait encore au sentiment qu’un Océan nous sépare, c’est le fait que Godard, bien qu’il essayât de s’exprimer en anglais, était accompagné d’une interprète. Comme si les propos de l’Européen, quels qu’ils soient, ont besoin d’être interprétés, d’être traduits au double sens de ce mot pour un Américain. Et cela n’allait qu’à sens unique: jamais Godard ne donnait l’impression de n’avoir pas bien saisi les réponses ou les développements de WA. Mais c’est que ce dernier, comme par un fait exprès, se cantonnait précisément au "premier degré", au sens premier, au sens propre, au sens concret des réflexions proposées: parlant, par exemple, de la salle de cinéma, de ses murs, de ses décors, stucs et rideaux quand Godard lui demandait ce qu’il pensait des conditionnements possibles du cinéma par la télévision.



Godard n’est pas indifférent à cet aspect matériel. Il a eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet. Une autre vidéo de Youtube (je ne la trouve plus) le montre sur une scène, à l’occasion d’une cérémonie (peut-être les Césars). Et il dit: "Quand on entre dans une salle de cinéma, on doit lever la tête. Quand on entre dans une pièce où se trouve une télévision, on doit la baisser. Donc le cinéma a encore un bel avenir devant lui." (Applaudissements.)

02 mai 2011

Paris carnet de la patience 22

Emma Bovary recrache, une fois son suicide accompli, un liquide noir comme de l’encre...
Cher Jérôme,

Je viens de terminer un nouveau chapitre de ma thèse. Je m’autorise un peu de surf et je lis (et relis) tes Lettres au pendu.

À mon tour, je prends la plume (je clique sur "Nouveau document"). Elle me coûte, cette plume. Depuis la nuit des temps (l’époque où je griffonnais, au stylo bille, le début d’un roman où j’allais retrouver en Lamborghini mon ami Francisco, rentré dans le pays des siens en Espagne et que je retrouvais en effet – lui avait une Ferrari), depuis l’époque, donc, où j’envisageais le langage comme un espace (comme une soupe), je m’en suis tenu au griffonnage, à quelques exceptions près. Comme le pendu, peut-être, je m’étais interdit cet espace, tant que je ne saurais pas écrire.

Mais je ne le saurai jamais.

Quand j’ai réalisé cela, je me suis lancé. J’ai participé à des concours, encouragé par mon frère, d’abord. Et j’ai reçu des prix. Financièrement parlant, ce fut spectaculaire. Un bouquin, puis 1000 francs, puis 100000 francs. Du coup, le doute m’assaille à nouveau. À ce train-là, je suis condamné à viser le Nobel. Je crois que ça rapporte un million.
Je ne plaisante qu’à moitié. Pour moi, longtemps, ce fut toujours: Rimbaud, ou rien. Michaux, ou rien. Garcia Marquéz, ou rien.

Donc rien, ou si peu.

Tu comprends donc pourquoi ta prolixité m’effraie. Dans mon imagination, tu écris tout le temps. Mais je trouve aujourd’hui dans tes lettres une réponse très simple aux questions que je me pose: le pendu, écris-tu, s’enfermait, ou plutôt, s’éloignait de son lecteur, à force de virtuosité (j’exagère, mais on exagère souvent quand on est touché); tandis que, pour toi, la langue écrite doit parler aux proches, aux plus proches comme aux Très Grands Poètes du Temple de la Littérature, aussi étrangers, quand ils sont fantasmés, que des Extra-terrestres.

Et j’aime la lettre où tu te racontes, lisant assis sur l’escalier d’une maison d’Italiens, les Discours de Rousseau, et cette sensation, levant les yeux du livre pour voir passer une fille à bicyclette, étrange, hallucinante – cette juxtaposition des mondes, c’est la littérature.

Voilà.

Tu m’apprends qu’il y a deux sortes d’étrangeté: celle du pays lointain et celle du père et de la mère. La littérature est à la frontière, infime ou distendue immensément.

Tu vois. Déjà, je suis essoufflé.

Mais je ne vais pas me taire. Et, si tu le veux bien, je publierai cette "lettre" (très travaillée, tu vois, à cet effet), sous la forme d’un post, sur mon transblog, un de ces jours.

Bien à toi,
F.

08 avril 2011

Paris carnet de la patience 21

Dans les jours qui suivent immédiatement l’envoi d’un chapitre de thèse à mon directeur, je goûte seul et en silence au charme de Paris. Je sors du couvent, m’arrête une minute pour m’éblouir du jeu d’éclats virevoltants que provoquent sur les arcs et les façades du bâtiment les petites guirlandes de miroirs accrochées aux bambous qui fléchissent gracieusement au-dessus d’un carré de gazon, lequel est traversé d’un chemin et ponctué d’un monticule de gravier bleu. Je passe la grille, lourde et pourtant aérienne, traverse la rue, regarde s’étager à rebours, dans la profondeur, la crête des immeubles jusqu’à la Porte Saint-Martin et au-delà.
Je m’assieds à la terrasse de l’Indiana. Le gérant me demande toujours: "Ça va?" Je réponds: "Bien, bien." Je commande deux Pancakes et un espresso. Et j’effeuille Libération.
Je lis ce qu’on y écrit de la ville numérique. Les messages Twitter affichés aux murs de Berlin. Les photos de Google Maps. La géo-localisation. Devant moi, la ligne des tables disposées à même le trottoir, comme partout dans cette ville. Je n’y prends jamais place. J’aime me tenir en retrait, sous la sorte de véranda dont on rabat les portes-fenêtres en accordéon. J’y vois se dédoubler, se confondre les reflets des passants, des voitures, tandis que d’autres passants filent sur le trottoir, que d’autres voitures empruntent une foule de directions au carrefour.
Il y a les poteaux des feux. Le trompe-l’œil à l’angle de Saint-Martin et des Récollets, au-dessus de l’armurerie. J’aimerais décrire, j’aimerais écrire le trompe-l’œil un peu comme Jacques Réda sait le faire. Ici, des camions sont au premier plan. Des publicités se succèdent en déroulé sur le dos des remorques. Pour moi, la rue en trompe-l’œil est une réinterprétation de la rue du Faubourg Saint-Martin. La porte est au fond, mais la rue est pentue. Elle a l’air de monter. Les camions ne pourraient pas s’y engager comme ils sont, les uns aux côtés des autres. C’est un dessin très moyen. Les couleurs ont perdu leur vivacité. Mais je l’aime bien.

07 décembre 2010

Paris carnet de la patience 20

Je sors du couvent, je traverse la rue du Faubourg Saint-Martin, je regarde à gauche un peu intensément et je vois la rue s’approfondir jusqu’au centre de la ville. Je crois même qu’on voit la tour Saint-Jacques. J’ai lu quelque part que cet axe est l’un des plus anciens de Paris. C’était une voie romaine.
Le soir, en rentrant, je traverse la rue à nouveau et cette fois je regarde à droite. Il n’est pas facile de décrire ce qui se ramasse en cet instant: la rue profonde, la perspective, les cannelures des façades non pareilles et pourtant solidaires, les teintes blanchâtres, grises et noires, et là-dessus des clignotements sans cadence, mais reliés mystérieusement en cette brièveté, rouges, orange, ou d’un bleu qui foudroie si la police ou l’ambulance est là, se frayant un passage dans le trafic. Certaines ouvertures, certaines constructions font repère: le carrefour Magenta, la mairie du Xe, la porte Saint-Martin surtout, qui est bien romaine, elle aussi, puisque c’est un arc de triomphe. Elle se trouve à mi-chemin de l’horizon. C’est elle qui organise le visible, qui ponctue cet élan quotidien vers la ville, c’est elle qui est la ville. Il y a des théâtres, là-bas. Un peu avant la porte, il y a Le Splendid (Coluche, Miou-Miou, Depardieu). Au XIXe siècle, il y avait un théâtre populaire que les grands travaux d’Haussmann ont détruit. Les lumières du soir, et mes pensées à l’instant du regard, sont toujours théâtrales.
La rue est une rue, pas un boulevard, ni une venelle. Quand on l’emprunte jusqu’à Beaubourg, elle rétrécit peu à peu, ce qui permet d’éprouver son ancienneté progressive.

16 novembre 2010

Paris carnet de la patience 19

Me souvenir que j’ai lu Le Livre noir en écoutant In Rainbows, de Radiohead (les deux font désormais la paire), que je vivais avenue du Chablais, que S., un soir, lisait ou travaillait à mes côtés, sur le divan à deux places que nous avions acheté ensemble chez Ikea.
La lumière tombait de la lampe qu’elle m’avait offert, laquelle pendait du plafond par deux cordons, vers deux ampoules aux abat-jour tronconiques, reliées par un axe de couleur laiton. La musique se mêlait avec les parcours, les souterrains, les choses et les ombres du roman, et donnait, en somme, son accord, ou bénissait le sentiment de fraternité que j’éprouvais pour la voix, la voix qui racontait les doutes, la peur, et qui s’enfouissait dans ses propres échos sourds.
Je lis le discours que Pamuk a prononcé à la réception de son Nobel et je remarque avec satisfaction que se confirme la sensation confuse, diffuse que j’avais éprouvée à la lecture de son roman: celle d’y voir se déployer, pour devenir précisément tout un roman, l’angoisse de n’être pas au centre, l’angoisse de n’être pas authentique, l’angoisse de singer sa vie, de tout singer en croyant vivre le plus sincèrement du monde.

08 novembre 2010

Erri ancora

Entretien de Raphaëlle Rérolle avec Erri De Luca,
Le Monde, 6 août 2005:

Parlant de vos livres, vous dites que vous n’inventez pas. Pourquoi?
J’invente très peu, même si j’aime bien les histoires imaginées par les autres: quand vous trafiquez avec le passé, il n’est pas nécessaire de créer des personnages ou la fin d’un récit, puisque tout est déjà donné. Du coup, je suis toujours à l’intérieur des histoires que je raconte, je ne me soulève pas au-dessus d’elles. Je n’ai jamais écrit à la troisième personne, comme un chef d’orchestre dirigeant ses musiciens: je suis moi-même dans l’orchestre, changeant d’instrument en fonction des livres, tout à tour dans la peau d’un maçon, d’un jardinier, d’un alpiniste. Le chef d’orchestre, c’est la vie qui a produit cette histoire. Et le fait d’inventer des existences me semble un abus de confiance: il en existe déjà tellement, je ne vais quand même pas prendre le vice du Bon Dieu!
En revanche, j’éprouve de la gratitude pour le moment où je me souviens d’un morceau de passé, même si je n’ai pas la clef de cette mémoire: cela m’arrive à l’improviste, par bribes, comme une détonation et j’ai soudain envie de faire durer ce moment. L’écriture de Tu, mio, par exemple, a été déclenchée par la vue d’une femme dont le sourire, qui découvrait une dent ébréchée, m’a rappelé une amie d’adolescence. Je deviens le lieu où le passé fait une petite promenade, passe une deuxième fois. Mais c’est la dernière: il n’y en aura jamais de troisième, car l’écriture a ce pouvoir de s’imposer comme le format définitif d’un moment de vie, sa version officielle, en quelque sorte.

26 octobre 2010

Paris carnet de la patience 18

En me baladant avec Street View, sur Google Maps, j’ai vu que La P’tite Bougnate, le café où je mange assez régulièrement, n’existait pas encore quand les caméras ont filmé le boulevard. Fraîcheur des murs, beau vert des cadres, je comprends mieux maintenant: j’ai été attiré par le côté tout neuf de tout. À son emplacement se tenait Le Relais de Reims, appellation beaucoup plus conforme à la proximité de la gare de l’Est, laquelle a entraîné la prolifération de restaurants type La Strasbourgeoise, Le Café de l’Est, Au comptoir de l’Est, Les Tramways de l’Est et de noms de rue comme la rue d’Alsace.

Certains résidents du Centre, ici, ont leur bibliothèque iTunes en mode partagé. Judith, que je ne connais pas, y a déposé quelques films. L’autre soir, j’ai regardé Control. Dans la foulée, j’ai téléchargé le best of de Joy Division.
Googlé le nom du chanteur, tombé sur le site d’un fan, qui s’est amusé à faire la liste exhaustive des concerts du groupe, avec dates, lieux, affiches, éventuellement photo de la salle et reproduction du billet d’entrée. Cliqué sur "Canterbury". Surprise: la salle portait un autre nom, mais j’ai reconnu le théâtre où, en 2002 ou 2003 (je ne me souviens plus), j’étais allé voir A View from the Bridge.

21 octobre 2010

Le silo de Railly

Éléphanteau devant escalier. Ou bien tour Eiffel suburbaine.

12 octobre 2010

Paris carnet de la patience 17

Indiana, près de la baie vitrée, côté nord, côté gare.
J’assiste à un phénomène optique extraordinaire. Il a lieu sur le bord latéral et inférieur droit d’une Renault Scenic 1.9 dCi (c’est écrit dessus). Il se trouve que de l’eau s’est maintenue dans le caniveau. Or, la position zénitale du soleil la fait se refléter sur toute la longueur de la carrosserie (gris clair) du véhicule, formant ainsi une bande haute d’une quinzaine de centimètres. Selon que la surface liquide est, ou non, agitée par le vent léger qui circule dans la ville depuis plusieurs jours, et selon l’intensité du souffle, son reflet sur la voiture fait songer tout à tour:

  • à un ruisseau capricieux
  • à un fond d’écran iTunes
  • au tressautement d’un bain de friture
  • à la surface inégale d’un toit où l’eau s’est accumulée et qu’agitent les gouttes d’une averse
  • à la succession de colonnes frétillantes d’un égaliseur de chaîne hi-fi, signalant une musique surpuissante, du genre techno
  • à une bande de sable lumineuse où danse une fine couche d’eau de mer
  • à une superficie trouble, aux tachetures vibrantes, telle qu’on pourrait l’observer à travers un microscope…
Ces impressions se recouvrent l’une l’autre, se mélangent, s’épousent et se court-circuitent, ce qui ajoute à l’indétermination et au plaisir des yeux.

18 septembre 2010

Paris carnet de la patience 16

Relis Perec. Il s’attarde sur les mots qui désignent la possibilité de passer d’un côté à l’autre d’une rue. On appelle passages cloutés ceux où l'on trouvait, en effet, des clous métalliques fichés dans la chaussée. Quand il s’agit de bandes de peinture, les passages, dit-on, sont matérialisés. Ce mot me semble parfaitement idoine pour exprimer le sentiment qui m’a pris l’autre jour en voyant les ouvriers municipaux rafraîchir les bandes, sur la rue du faubourg Saint-Martin, devant l’Indiana. Sentiment, oui, que les bandes se matérialisaient, devenaient immédiatement matière et matière indélébile. Ce sentiment, d’ailleurs, s’est beaucoup émoussé depuis. Quand on traverse la rue à ce niveau, ces jours-ci, on n’est pas loin de penser que les bandes n’ont pas dû être rafraîchies depuis des années.
Je lis: "Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne." Là, je ne pense pas au passage pour piétons. D’abord, je vois sous un autre jour la place des Ternes (que je n’ai jamais vue). Je pense aussi aux phrases qui décrivaient mon projet de roman, tout au début: "Trois générations. La guerre, l’émigration, la vie morne." J’aurais pu écrire: la vie terne. C’est-à-dire la vie d’aujourd’hui. C’est-à-dire l’évident. L’évident est terne, relativement au passé – les couleurs du passé sont, ou peuvent être, passées, mais jamais ternes.

02 septembre 2010

Paris carnet de la patience 15

Passé un long week-end avec F., qui va se marier et qui m’a demandé d’être son témoin. On est allé voir la Seine. On a bu un verre place de la Sorbonne. On a mangé comme des princes dans les brasseries. Grimpé la Tour Eiffel. Marché sur les Champs-Élysées. Assisté au dernier match du PSG depuis la tribune "Paris". Bu du champagne au Crazy Horse. Il m’a dit: "Moi, je préfère celle-ci." Je lui ai dit: "Moi, je préfère celle-là."
La veille, nous étions à l’Indiana Club et, de nouveau, je me suis surpris à m’étonner de l’entendre employer l’expression "ici" pour désigner, sans aucun doute possible, Lausanne au lieu de Paris, alors que, pour moi, "ici" = Paris. Pensé aux théoriciens du voyage et au cas particulier des séjours prolongés, lesquels entraînent avec le temps, et c’est ce qui fait une grande partie de leur intérêt, un renversement de perspective – renversement du rapport entre l’ici et l’ailleurs, le dedans et le dehors, le même et l’autre, etc., etc.
Avant hier, je l’ai raccompagné gare de Lyon. Le train est parti.
Je me suis remis en marche, lentement, remontant le quai. J’ai emprunté les escalators, vers le souterrain. J’approchais d’un nouvel escalator, pour descendre d’un niveau encore, vers le métro, quand deux hommes, surgis de la foule, peut-être un père et son fils, se sont approchés de moi et m’ont demandé, en mélangeant français, anglais et charabia, s’ils devaient descendre ou monter pour… sortir ou attraper leur train. Je n’ai pas compris. J'ai pensé seulement, très vite, qu'ils avaient un air transalpin. Il nous a fallu deux répliques avant que je réalise qu’ils n’arrivaient pas, mais qu’ils partaient. Bien qu’ils fussent apparemment très pressés et très inquiets, ces répliques ont suffi pour que le visage du père (je m’adressais au père) s’éclaire un instant et qu’il remarque, au vol: "Lei è Italiano, vero?"
J’ai eu le temps de dire "oui". Il souriait quand ses pas l’ont emporté.

20 août 2010

Paris carnet de la patience 14

S. fait la moue quand je dis "ici" ou "la maison" pour désigner Paris, le Centre, la cellule, et non plus notre appartement, dans "notre" ferme, en Suisse. Sentiment accusé d’éloignement, de séparation, alors que nous sommes l’un en face de l’autre.
Brève méditation sur mon besoin de relier.
Il y a que je me crois possédé par le démon de l’analogie.
Exemple: je lis dans Le Peintre de la vie moderne – dans une édition qui vient de paraître et que j’ai achetée avant-hier dans la librairie Delamain, qui fait face à la Comédie-Française, tandis que S. et M. étaient installés en terrasse, sur la place Colette – je lis "bachi-bouzouk" et voici que ma présence à Paris, ma lecture savante de Baudelaire, en vue de la thèse, est soudainement rattachée à Tintin, au capitaine Haddock, à mon enfance, à ma chambre, à mon frère patientant à mes côtés, comptant les pages qui me restaient à lire avant la fin de l’album et qui nous séparaient ainsi de la reprise éventuelle d’un jeu que, sans doute, j’avais interrompu par caprice ou dont j’avais décrété (ce qui revient au même) la provisoire inanité.
Autre exemple: j’ouvre Zones, de Jean Rolin. L’exergue est d’un certain Selimovic. Je me demande s’il est croate… Si cela devait se vérifier, je serais… La guerre… Il y aurait, de même, une étincelle, une onde, un fil… Et Zones, Rolin, la thèse seraient donc connectés à Zadar, au grand-père, au roman…
Cela fait-il de moi un homme dont le psychisme est à dominante narrative (ou "diachronique"), et non pas à dominante épisodique, pour reprendre les catégories de Galen Strawson, que j’ai tâché d’exposer à S. avant de la raccompagner gare de Lyon ?

28 juillet 2010

Paris carnet de la patience 13

Ce matin, café-croissant à l’Indiana Club, qui fait face à la gare de l’Est. Des employés de la ville procèdent à la réfection du passage pour piétons. L’un d’eux fait rouler sur la bande préalablement ébauchée un chariot qui ressemble à une tondeuse à gazon, tout blanc, et qui consiste pour l’essentiel en un bac rempli de la substance à déverser sur la chaussée, jouxté par ce qui ressemble à une bombonne de gaz. La dite substance a des propriétés que je ne soupçonnais pas: à peine déposée, à peine fixée sur le revêtement asphalté, elle "sèche"; en réalité, l’action ne doit pas relever du séchage… Les employés n’ont disposé aucune barrière obligeant les piétons à contourner provisoirement ce passage. En outre, j’ai vu un autobus passer sur les bandes qui venaient à peine d’être blanchies, puis des piétons user du passage avec insouciance, tandis que je l’avais moi-même emprunté en prenant bien soin d’éviter les bandes et remarqué qu’un type choisissait, lui, de les enjamber.
Au fond, c’est comme si on était passé, dans la voirie, du correcteur liquide (genre Tipp-Ex) au ruban-correcteur: on devait patienter avant d’écrire sur le premier; on peut y aller direct et franco sur le second.

03 juillet 2010

Paris carnet de la patience 12

Nouvelle visite de l'avenue de Messine, mais en Street View sur Google Maps:

L’avenue de Messine, à ses deux extrémités, est dissymétrique dans son bâti, du fait qu’elle se situe entre deux places où viennent converger plus de quatre rues ou boulevards ou avenues. Place de Rio de Janeiro, six segments se rejoignent; place du Pérou, cinq. Si l’on se place dos au portail qui donne accès au parc Monceau et que l'on regarde l’avenue de haut en bas, l’enfilade gauche des immeubles commence et se termine plus bas que celle de droite. Si l’on s’amuse à dénombrer les enseignes, commerces et autres habitations en progressant alternativement de haut en bas et de bas en haut, alors on doit commencer par dire qu’aux deux extrémités de l’avenue de Messine se trouvent le café Le Valois et la Banque Privée Européenne (BPE). Les deux places entre lesquelles s'étend l'avenue sont des places modestes: la première est un carrefour; la seconde n’a de place que le nom, à moins de considérer comme une pré-place, ou proto-place, les quatre ou cinq arbres formant triangle entre le côté droit de l’avenue (toujours en descendant) et le boulevard Haussmann. Si l’on prête attention au mobilier urbain, on ajoutera qu’à l’extrémité du bas, et juste devant la BPE, sont alignés les deux-roues d’une station Vélib. Bref, extrémités mises à part, et vue de haut, l’avenue est symétrique en ce qu’elle est formée de deux portions de longueur à peu près égale, séparées ou aboutées place de Narvik. Il faut noter encore que l’alignement des immeubles ne donne pas à l’avenue un caractère perspectif très marqué, du fait de la présence, sur toute sa longueur et se faisant face sur les deux trottoirs, de platanes [?] très hauts et très feuillus en cette saison. Enfin, l’avenue dispose d’un appendice homonyme, la rue de Messine, qui est une transversale formée de deux segments en L qui débouche rue du Docteur Lancereaux.
Tout le quartier est, au moins toponymiquement, très cosmopolite. De la place de Narvik, j’ai apprécié la rue de Téhéran, plus menue, plus proportionnée, plus noble à tout prendre que l’avenue de Messine.

L’avenue ne figure pas dans l’index du Routard (édition 2004). En revanche, sur Wikipédia, on trouve une page qui comporte une rubrique "Bâtiments remarquables et lieux de mémoire", où l’on apprend que la cinémathèque siégea de 1948 à 1955 avenue de Messine; les réalisateurs principaux de la Nouvelle vague y auraient fait connaissance. La source de ces informations est le livre d’André Becq de Fouquières, Mon Paris et mes Parisiens. II. Le quartier Monceau, Paris, Pierre Horay, 1954, dont la page 218 contient les lignes suivantes: "[L'avenue de Messine] était naguère patricienne, voire même un peu austère, avec ses hôtels sans sourire et ses grands immeubles solennels, guindés, et qui paraissaient tellement soucieux de respectabilité."
Dans À Rebours de Huysmans (ou peut-être dans un autre texte), on lit: "Le boulevard Saint-Germain, l’avenue de Messine s’imposent comme le type du Paris moderne; nous ne verrons bientôt plus que des rues rectilignes, coupées au cordeau, bordées de maisons glaciales [...], d’édifices plats et mornes dont l’aspect dégage un ennui atroce." Aujourd’hui, je suis certain que ces immeubles sont intouchables. Ils font partie du patrimoine. Ils ont délégué leur ennui - sans parler (aux yeux de beaucoup) de leur atrocité - aux tours et aux barres de la périphérie.

20 juin 2010

Paris carnet de la patience 11

Métro. Ternes. Faubourg Saint-Honoré. Daru. Courcelles. Lisbonne. Messine. Lancereaux. Narvik. Messine. Miromesnil. Métro.
Avenue de Messine. Pentue. À une extrémité, le portail aux dorures qui mène au Parc Monceau (c'est là que j’avais laissé traîner la pochette qui contenait tout notre pécule, à mon frère et à moi, quand nous étions venus à Paris ensemble, pour la première fois, il y a dix ans peut-être – ce qui avait provoqué notre retour anticipé). À l’autre extrémité, une banque, dont la vitrine est ainsi libellée: "Vous avez droit à une vraie banque". Constructions massives, art nouveau pour la plupart, il me semble. Façades opulentes. Ambassade de Colombie (à vérifier). Notant qu’une transversale se nomme rue de Messine, je l’emprunte. Je cherche à déchiffrer le nom d'un architecte et la date du premier ou du second immeuble, quand j’entends renifler: je tourne les yeux et j’ai à peine le temps de croiser une jeune femme en sanglots qui, d'une main, pousse un vélo et, de l'autre, s’abrite le visage. Plus loin, là où la rue fait un coude, deux hommes regardent dans sa direction (donc dans la mienne). En approchant, je comprends que l’un d’eux, pour le moins, est le gardien de l’immeuble devant lequel il se tient et d’où sort une autre jeune femme qui salue le gardien du ton de l’habitude et du quotidien, au moment où je les croise. Retour avenue de Messine, que je continue à descendre, côté gauche. Un enfant remonte le trottoir à vélo. Visage qui pourrait très bien être sicilien: pâle, yeux noirs, sourcils assez touffus. Plus bas, son père le hèle. Il fait demi-tour. Arrivé à leur hauteur, je note qu’ils se parlent dans une langue étrangère, que je n’arrive pas à déterminer. Mais, comme je remarque, au même instant, de l’autre côté de l’avenue, une boutique portant le nom de Bougalski (ou quelque chose dans cet ordre), je songe aussitôt que ce doit être du russe et que ce père et son fils ont un appartement dans le quartier, en attique, dans lequel ils ont investi une infime partie de leur immense fortune.

10 juin 2010

Paris carnet de la patience 10

Nouvelle balade. Canal. Bichat. Grange aux Belles. Saint-Louis. Saint-Marthe (ici, familles occupant la chaussée devant un café coloré). Sambre et Meuse. Atlas. Passage (là, immeuble "Lods", de "Lods et Beaudoin", j'ai lu ça, j’imagine). Simon Bolivar. Buttes-Chaumont. Le belvédère, puis le lac. Mairie du 19e. Alors, je saute dans le 60. Visages, façades, voies et locatifs. Porte Montmartre. Périph. Saint-Ouen, je descends. Les Puces, en train de plier bagage. Porte de Clignancourt. Métro.
À l'instant, entendu à la radio un type qui, parlant de la musique de Robert Wyatt, explique: "C’était l’époque où je cherchais de la musique dans laquelle me perdre… Je cherchais des choses qui me rendaient… disons… Lost in translation…" Le film, tout le film est devenu un schème esthétique, applicable non seulement à l’être-dans-la-ville, mais aussi à toute espèce de délectation morose.
Lundi, pris le bus au lieu du métro pour me rendre à (et hier soir pour rentrer de) la BNF. Rues de Paris. Plaisir. Le même que je prends, dans la bibliothèque, à marcher tout au long des couloirs moquettés, effilant des yeux, au travers de la baie, les lignes des tours, m’accordant au balancement des grands arbres dans le jardin, prêtant l’attention nécessairement flottante au glissement, au sentiment du glissement dans Paris.

30 mai 2010

Paris carnet de la patience 9

Métro. Porte de Pantin. Périphérique. Rue des Sept Arpents. Rue des Grilles. Rue de la Paix. Église de Pantin. Retour en métro.
Bien sûr, mais c’est bien sûr, cela répond au modèle banlieue: discontinuité, non symétrie du bâti le long des rues (bicoques d’un côté, de l’autre palissade); couches, couches de suie, couches de planches (quand elles sont arrachées, on compte leurs tranches); immeubles de six étages en briques; poteaux bleu charron; mobilier urbain; têtes; enfants; visages basanés, noirs ou indiens; étroitesse; pigeon soudain dans mes pattes, je pense aux ports du Sud… Mais c’est aussi le réel, toujours plus que le modèle: la vie, la lumière de l’été qui viendra, les effluves, les bourgeons, la tiédeur de l’air.
En débouchant près de l’église, pauvre, j’avise, de l’autre côté de l’avenue Jean Lolive, l’enseigne d’un restaurant. Je me repais d’une incertitude: la dernière lettre de l’enseigne a-t-elle été supprimée volontairement, pour détourner le nom propre vers quelque mot indien? Car tout de suite je pense que c’est indien. Mais, simultanément, ou plutôt quelques nano-millièmes de seconde auparavant, j’ai lu "Royal…" et je sais qu’une multitude de cafés portent ce nom, je sais même les "Royal…" des écrivains, le "Royal Évangile" de Réda, le "Royal Clignancourt" de Rolin. Alors, je dois changer d’hypothèse, songer (autre nano-millième) que la lettre n’a pas été omise, mais qu’elle est tombée et qu’on n’a pas pris la peine de la remplacer. Je retrouve le modèle banlieue, la banlieue où tout est de guingois, où les lettres tombent, et où boitent les chiens dans les impasses et les hommes aussi, leurs vêtements chiffonnés – d’ailleurs, j’ai vu cette femme sortir de l’Institut Supérieur de Peinture Décorative et de Finition, sac à dos à l’épaule, mais sous une cape imperméable qui bombait et flottait en le cachant à demi… C’est aussi le réel, bien sûr.
J’oubliais… L’enseigne, sur Jean Lolive, disait: "Royal Panti".

13 mai 2010

Paris carnet de la patience 8

Ce matin, au réveil, je soulève mes stores vénitiens en aluminium et voici que, devant le château fort, des journalistes ont braqué leurs engins sur les Afghans, dont la plupart sont hirsutes. Et silencieux. Il y a un gros malabar avec une caméra. Devant lui, un type tend son micro à un autre type, peut-être un militant d’une association de défense des sans-papiers. Près d’eux, une autre interview est menée, sans doute pour la radio. Il y a des lumières qui volètent. L’une d’elles fuse d’un projecteur. Elle est très puissante. Je ne peux m’empêcher d’y voir une touche policière. Je reste à ma fenêtre, un moment.
C’est jeudi. Les dames du ménage arrivent plus tôt que prévu. Il faut libérer la chambre. Je sors patienter à l’un des cafés qui fait face à la gare de l’Est. Dans Le Parisien, confirmation de la nouvelle apprise hier soir de la bouche de Mme Keller: un Afghan a été poignardé dans le jardin. "Normal: c’est une zone de non droit", m’a-t-elle dit. Avant d’ajouter: "Ils dealent…" C’est probablement la cause de la bagarre et du coup de poignard. Dans le journal, un encadré rappelle qu’au début du mois de mars (je venais d’arriver), les services de renseignement ont établi que le square (c’est le mot qu’utilise le journaliste: pas "jardin", mais "square") est le centre d’un puissant réseau d’immigration clandestine. Les Afghans transitent par ici en attendant de passer en Angleterre.
Nouvelle impression étrange: voici que les flux des grandes migrations planétaires et ceux des diffuseurs multi-médiatiques aboutissent aux abords du canal Saint-Martin, dont, les semaines passant, je me figure de plus en plus qu’ils sont d’une ville de province, qui vit pépère, et non pas tant d’une ville mondiale.
Ce doit être l’effet de la situation de ma chambre (que j’appelle aussi ma cellule, parce que je vis dans un ancien monastère, qui fut aussi une prison), de ma fenêtre haut perchée, des branches qui ploient maintenant sous leur feuillage et des traits de soleil qui traversent les stores et qui font des lamelles d’ombre sur la paroi, la paroi de ma cellule blanche.

04 mai 2010

Paris carnet de la patience 7

Sortant de la BNF, suivant le conseil de Jean-François, je me suis attardé dans les parages.
Remonté l’avenue de France, descendu la rue Thomas Mann.
Là, une pancarte: empaysagement en cours; la coque des "Grands moulins de Paris", que je devine entre les clôtures mobiles bardées, grises et vertes, sera conservée. Tout autour, un parc, un quartier sortiront des ruines arpentées autrefois par l’homme au solex.
Je repars.
Bâtiments modernes, design, colorés, dotés de terrasses, de renfoncements, certains s’effilant par le haut. Angles rentrants et proéminences. Idée de modules. Idée, pour tout dire, de ville qui sent à plein nez le dessin assisté par ordinateur. Mais les immeubles de la Belle Époque sentaient, eux, j’imagine, les planches des beaux-arts.
Il est 20 heures. Le quartier est quasiment désert.
En approchant de son extrémité sud, avant un autre chantier, en deça des boulevards extérieur et périphérique, je croise seulement un type qui flâne comme moi et qui porte un Nikon en bandoulière.
On se regarde.
Zone pour esthètes du XXIe siècle.
Après, je rentre.

24 avril 2010

Paris carnet de la patience 6

Hier soir, retour de ma première sortie en solitaire. Concert de jazz, rue des Lombards.
Avant d’entrer le code et de franchir l’énorme portail du Centre, je lève la tête. Au premier étage, de la lumière. C’est sûrement la salle commune, où les artistes en résidence peuvent exposer leur travail.
Courriel d’invitation, avant-hier. Occasion de socialiser.
Je sors de l’ascenseur. Tout de suite, je vois Talia. Je m’approche et m’incruste. Talia me présente un mathématicien turc aux yeux noirs, une artiste hollandaise aux cheveux gras qui expose à la fin du mois, un Français d’Australie poivre et sel dont la thèse porte sur le mot France dans la chanson, du XIXe siècle à nos jours. Je souris de toutes mes dents. On me dit: "Quelle bonne humeur!" (Traduction: "Cool, Raoul. Pas besoin d’en faire des tonnes.")
Je regarde les tableaux. Je ressors dans le couloir.
Talia cause avec une "performeuse" (une danseuse?) dont je ne suis pas sûr qu’elle soit américaine. Elle parle vite. Soudain, Talia s’en va. Malaise: tête-à-tête non prémédité. Je bafouille. La femme a des yeux clairs. Elle est plus petite que moi. Elle dit qu’elle va quitter le Centre dans quelques jours. (Traduction: "Relax. No chance.") Puis, elle prétexte un saut de puce à Londres.
Demain. Très tôt.
Bon, ben… Bonne nuit.

14 avril 2010

Paris carnet de la patience 5

"Pour l’espèce humaine la migration et le récit sont peut-être la même chose."
Pascal Quignard

Hier, je suis passé par la rue Caumartin; elle aussi me disait quelque chose. Coïncidence, ce matin même, je vois glisser Roubaud dans la BNF, couloir ouest. Et, vers midi, feuilletant un vieux numéro du Débat, je tombe sur Quignard:
"Le roman est un objet de langage où il y a au minimum plus de deux scènes, plus de deux personnages, plus de trois langages (deux pour former un dialogue qui contraste avec le fond narratif), plus de deux lieux et plus de deux temps (pour aller des uns aux autres). La technique est simplissime. Je prends la vraie duchesse de Sanseverina qui a été décapitée en 1612 et je lui fais rencontrer Metternich que je baptise comte Mosca, je les installe à la cour de Louis XIV mais à la cour d’un petit Louis XIV qui vivrait à Parme en 1830, qu’est-ce qui se passe? Je noircis six gros cahiers rue Caumartin. J’appelle cela La Chartreuse de Parme. Si vous voulez, la technique revient à ceci: je répare des déchirures impossibles dans le temps et l’espace."
Avant-hier, déjà. Rue de Rome: Mallarmé. Rentré dans ma chambre, j’ouvre mon exemplaire des Divagations. Première page, au stylo: c’est ma mère qui me l’avait offert. Alors, je succombe, je retombe dans cette ornière: quel est le rapport entre ma mère et Mallarmé? Ce soir, téléphone avec S. Je lui ai dit que j’étais triste, que je ne savais pas quel était le rapport entre ma mère et Mallarmé. Du tac-o-tac elle a répondu: "Le rapport, c’est toi."

03 avril 2010

Paris carnet de la patience 4

"C'était une impression de voyage."
Jean Rolin

Depuis plusieurs jours, je remarque, en me levant vers sept heures, et en regardant la place de jeux de ma fenêtre, que des types, des étrangers, discutent avec les SDF qui passent la nuit dans les tourelles du château fort ou près du bac à sable. Surpris de cette apparente familiarité des uns et des autres.
Ce matin, je descends à la réception. Je veux acheter un jeton pour ma lessive. Je discute avec Mme Keller. Elle m'apprend que le jardin est rempli d'étrangers - des Afghans - qui se sont indûment approprié cet espace... Étonnant. Bien sûr, j'ai remarqué leur présence, la journée, dans le parc, au milieu d'autres usagers. Ils jouent souvent au football. Mais j'ai pensé qu'il y avait à proximité un centre d'accueil ou quelque chose de ce genre. Que nenni! Ils passent ici leurs journées et leurs nuits! ajoute Mme Keller.
Là, je réalise. Les SDF de la place de jeux... Ce ne sont pas des SDF, mais des Afghans. C'est pour ça que, le matin, ils discutent aussi naturellement avec les Afghans, les autres, qui débarquent, qui ont certainement dormi dans le coin, pas loin. En fait, ils parlent entre eux, les uns déjà levés, les autres encore couchés.
Prégnance des représentations figées. Pour moi, un SDF, c'est un SDF. Disons que c'est un SDF tout court. Impossible d'imaginer un SDF afghan. Faut pas pousser. Chacun son truc. Chacun sa place.
Je remonte dans ma chambre. Sentiment d'exaltation mêlée. Je me dédouble: le blaireau que j'étais il y a dix minutes, avec son imaginaire-à-deux-balles, se fait remonter les bretelles par l'observateur que je deviens, recoupant ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il devine... et presque sans quitter sa fenêtre. Volupté latérale.

23 mars 2010

Paris carnet de la patience 3

J'ai entendu, quelque part, que le bonheur d'être français tient, ou devrait tenir, au fait d'appartenir à une nation littéraire. Je me souviens d'avoir été sidéré, littéralement, par les noms de rue, la première fois que j'ai mis les pieds à Paris. Jamais je n'avais éprouvé à ce point le sentiment de la reconnaissance. Je reconnaissais ce que je n'avais jamais vu. C'est que les noms, un nombre incalculable de noms, resplendissaient sur les plaques, s'illuminaient dès que je levais les yeux, éclatants comme la soudaineté du souvenir. Je les avais déjà lus. Et je flottais au gré de ces souvenirs qui n'en étaient pas.
Au gymnase (au lycée), j'avais fait mon "tableau parisien", c'est-à-dire un poème où ma "passante" traversait le "boulevard des Batignolles". Étonné de réaliser, aujourd'hui, que le boulevard des Batignolles est relativement excentré. Mais cela me convient très bien. Comme l'écrit Réda: "Il n'y a pas de désaccord."