Signes non pour être complet, non pour conjuguer / mais pour être fidèle à son ‘transitoire’ / Signes pour retrouver le don des langues / la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? H.M.
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10 janvier 2012

Tous Lausannois

"Les “vieux Lausannois”, pour autant qu'il y en a, ne soint point imbus de leur ancienneté. Le canton, les vallées des Alpes et du Jura, les villages paysans du Plateau, ont constamment renouvelé le sang lausannois, l'alimentant en forces nouvelles: gens des professions libérales, fonctionnaires fédéraux et cantonaux. La ville exerce un attrait compréhensible, par tant d'espérances de travail, sur les Valaisans et les Fribourgeois aux familles nombreuses, à l'étroit dans leurs vallées et leurs campagnes. L'horloger neuchâtelois y ouvre volontiers boutique ou s'y établit pour ses vieux jours. La Suisse alémanique fournit son contingent régulier de commerçants, d'employés et d'apprentis qui, le tunnel de Chexbres franchi, ont peine à rebrousser chemin vers les brumes du Nord et se dédouanent en oubliant leur langue maternelle. L'Italien est entrepreneur ou maçon. Mais tous sont rapidement d'excellents Lausannois, se sentant chez eux dans cette ville qui est, par excellence, une ville ouverte, assez aérée pour échapper aux préjugés, aux méfiances."

Georges-André Chevallaz, Lausanne (Trésors de mon pays; 91), Neuchâtel: Éditions du Griffon, 1959, p. 23.

11 septembre 2011

Paris carnet de la patience 37

Je vais bientôt rentrer.

Cet après-midi, Stéphane Lambert m’a écrit un courriel. Il a lu mon nom et ma spécialité sur la liste des résidents du Centre. Il y réside également. Il a voulu me rencontrer. Nous sommes allés manger une pizza au-delà du canal, au Pink Flamingo.

(S’il avait lu ma fiche Wikipédia, dont j’ai découvert l’existence, il y a deux semaines, en "googlant" mon propre nom, ce que je fais régulièrement – "Filippo Zanghì, né le 20 janvier 1974 à Lausanne, est un écrivain vaudois" – m’aurait-il contacté? D’autant plus volontiers, peut-être. À propos d’"écrivain vaudois"... Ne devrais-je pas m’octroyer la licence d’intituler mon carnet Paris, notes d’un Vaudois 2? Sur le bandeau publicitaire: The "écrivain vaudois" is back… Succès garanti... Enfin, bref.)

Stéphane Lambert est grand. Il a des yeux clairs, intimidants.
Il connaît tout du milieu culturel belge. (Au moment de nous quitter, il me dira: "Je crois à un esprit belge.") Mais il connaît aussi pas mal de choses sur le microcosme parisien. Il me dit qu’Untel a été l’amant d’Unetelle et qu’il est obsédé par le Goncourt. Il me dit aussi que Jacques Réda lui a écrit. Qu’il a lu et beaucoup apprécié l’un de ses manuscrits.
À la fin, on en arrive au paysage urbain. C’est ce qui a poussé Stéphane Lambert à m’écrire. Il me dit qu’il vise une trilogie Prague-Paris-Los Angeles. Ces villes symboliseraient respectivement le passé, le présent et l’avenir. J’ai envie de plaisanter en lui disant que l’avenir est à Shanghai, mais je m’abstiens. Il me dit aussi qu’il ne veut pas lire trop de livres sur les sujets qui l’intéressent. Surtout, pas de littérature. Plutôt des sciences humaines. Je comprends. J’ai les mêmes réticences à propos de la Sicile. Mais de cela non plus, je ne dis rien.

De retour dans ma cellule, je lis des extraits de ce qu’il écrit sur son site.
Je le vois chercher la tombe de Joseph Roth, dans les allées du cimetière de Thiais, dont Wikipédia m’apprend qu’il est un des cimetières parisiens extra-muros.
Plus bas, Joseph Roth est vivant, je le vois et je vois "l'ivresse et l'écriture emmêlées, pauvre moyen de faire".

Il y a une heure, Stéphane Lambert et moi sommes devenus "amis" sur Facebook.
Le Bruxellois et le Lausannois sont amis. Après tout, je crois que c’est une bonne manière de conclure mon séjour à Paris.

09 août 2011

18 juillet 2011

Paris carnet de la patience 31

Il y a bien, à Paris, des ciels où passent des orages.

Week-end avec S. Grands boulevards. Champs Élysées. Guéridon Jean Royère. Shopping. Terminus Nord. BNF. Marais. Terrasse. Amour et sommeil.

Google a désormais ratissé la Suisse. Vu l’immeuble de mes parents sur Street View. Vu la ferme. Il y a même la Toyota devant le garage.

Dans Le Monde, un article sur les Afghans du square Villemin. Il faudrait que je retourne les voir jouer au foot. Je pourrais amonceler de quoi écrire un petit post sur le transblog.

Il faudrait écrire un autre post sur le passage (à retrouver), dans un roman, où j’ai eu l’impression soudaine, et très nette, que ça sortait d’un atelier d’écriture. Ma fierté, ensuite, de découvrir que l’auteur était effectivement passé par un "institut littéraire" (à creuser).

J’ai ajouté à ma page Netvibes le fil RSS du site de l’Association Georges Perec. Mais rien n’arrive.

J'espère que j'aurai fini mon roman l'été prochain.

Aujourd’hui, je rêvasse.

11 juillet 2011

Renens ce soir (il y a tout juste 70 ans)

"Lausanne a construit une humanité en dehors de son cadastre et de ses bornes. C’est étonnant l’impression qu’on éprouve ce soir. Il n’y a rien – j’y réfléchis – de plus sublime que le neuf, le neuf utilitaire qui fait renaître l’épopée. Je n’ai de sens, en tout cas, qu’à cela ce soir, et, de famille, que ce luxueux peuple qui improvise, organise un ton, lequel se trouve être parfait comme tout ce qui est du monde-monde – le contraire de ce qui est appelé "gens du monde". Il n’y a de sain et de vrai que le peuple.
C’est du côté de Renens ce que je veux dire, quand l’herbe et le ciment composent avec l’éternité et que la préhistoire qui renaît salubrement-biologiquement oriente les foules en dépit de toutes les intentions louables ou non des architectes. Ce qui existe dès lors est simplement cela qui permet au rossignol de faire s’écrouler dans les derniers grands arbres ses éperdues cascades qui pèsent.
D’une terrasse – car il y en a quand même – je discerne une demoiselle qui est sur la route à bicyclette avec de nombreux paquets intelligemment ficelés, et aussi un chien qu’elle tient en laisse, lequel aplatit ses pattes placidement à sa droite à sa bonne petite allure à elle. Elle doit avoir un petit pied-à-terre quelque part à la campagne. Le bonheur, en d’autres termes. Elle doit avoir un emploi et gagner un peu plus que juste sa vie, ce qui lui permet ce luxe – appelons ce peu de liberté luxe.
Mais il ne lui en faudrait pas davantage. Si elle gagnait ce soir à la loterie – puisque c’est justement ce soir qu’elle se tire – elle perdrait la tête. Il vaut mieux que ce soit demain, à tête reposée, ce moment où elle constatera en lisant le journal qu’elle n’a rien gagné – ou seulement un franc. Ni moi non plus je ne gagnerai rien. Le petit frère de la blanchisseuse a gagné dix francs le mois passé et tout le monde souriait de plaisir quand il racontait cela dans le train – car la vie se passe en train ici, et il serait difficile qu’il en fût autrement, puisqu’il n’y a qu’une route conquise sur le lac et les vignes et, tout de suite après, l’altitude. Toutefois, du côté de Renens, il n’y a plus ce rocher, et l’agriculture et le bâtiment s’épanouissent mieux sur une étendue qui a de la profondeur, et c’est cela qui brusquement permet cette humanité et cette élégance juste du peuple qui fait perdre la tête. C’est là, du moins, que je suis ce soir. Et j’y reviendrai tous les soirs. Tant qu’il fera beau. Ah! mais il pleut tandis que j’écris ça.
Cette demoiselle – il y a longtemps qu’elle est loin – avait de ces valises en paille tressée dites japonaises, avec des coins de cuir pour prévenir l’usure, et cela me rappelait le bon vieux temps. L’une doit sans doute contenir de ces bons livres anglais ou russes, si agréables, très compagnons, en tout cas qui vous soutiennent: un Gorki, un Tourguenief, disons. Et elle passera ainsi le samedi, le dimanche, le lundi. Ainsi ou autrement.
Il faut avouer qu’il y a encore de fastueux jours sur la planète.
C’est comme s’il n’y avait point de guerre. Et, de fait, même dans les pays belligérants, il n’y en a point: il y a ce lyrisme de toute la nature, qui est celle-là humaine aussi, qui est bien plus fort que tout ce que peuvent mettre en branle les hommes en fait de mitrailles et de discours.
Il y a aussi le grillon qui s’évertue dans le ciment – les drains préparés pour un ouvrage sur l’herbe – comme l’heure s’avance et que les derniers "goals" des fils pas encore couchés s’abattent avec brutalité sur les belles persiennes de tôle peinte qui sentent bon des fenêtres. Fussent-elles ouvertes, les vitres voleraient en éclat. C’est vous dire quelle valeur il y a ici dans ces muscles et ce crépuscule.
Point de touristes, point de muscadins, plus de dames à cannes qui sentent le vieil ambre fripé. C’est sérieux et éternel.
Aucune voiture ne passe. C’est si agréable, maintenant, cette extinction de l’industrie automobile.
Je me réjouis, demain, parce que c’est dimanche."

Tiré de: Charles-Albert Cingria, "Florides helvètes",
dans Curieux (Neuchâtel), 11 juillet 1941.

16 juin 2011

Lausanne 1963

La "manière américaine"...



Mon père est arrivé en Suisse le 31 août 1963.

16 novembre 2010

Paris carnet de la patience 19

Me souvenir que j’ai lu Le Livre noir en écoutant In Rainbows, de Radiohead (les deux font désormais la paire), que je vivais avenue du Chablais, que S., un soir, lisait ou travaillait à mes côtés, sur le divan à deux places que nous avions acheté ensemble chez Ikea.
La lumière tombait de la lampe qu’elle m’avait offert, laquelle pendait du plafond par deux cordons, vers deux ampoules aux abat-jour tronconiques, reliées par un axe de couleur laiton. La musique se mêlait avec les parcours, les souterrains, les choses et les ombres du roman, et donnait, en somme, son accord, ou bénissait le sentiment de fraternité que j’éprouvais pour la voix, la voix qui racontait les doutes, la peur, et qui s’enfouissait dans ses propres échos sourds.
Je lis le discours que Pamuk a prononcé à la réception de son Nobel et je remarque avec satisfaction que se confirme la sensation confuse, diffuse que j’avais éprouvée à la lecture de son roman: celle d’y voir se déployer, pour devenir précisément tout un roman, l’angoisse de n’être pas au centre, l’angoisse de n’être pas authentique, l’angoisse de singer sa vie, de tout singer en croyant vivre le plus sincèrement du monde.

21 octobre 2010

Le silo de Railly

Éléphanteau devant escalier. Ou bien tour Eiffel suburbaine.

20 août 2010

Paris carnet de la patience 14

S. fait la moue quand je dis "ici" ou "la maison" pour désigner Paris, le Centre, la cellule, et non plus notre appartement, dans "notre" ferme, en Suisse. Sentiment accusé d’éloignement, de séparation, alors que nous sommes l’un en face de l’autre.
Brève méditation sur mon besoin de relier.
Il y a que je me crois possédé par le démon de l’analogie.
Exemple: je lis dans Le Peintre de la vie moderne – dans une édition qui vient de paraître et que j’ai achetée avant-hier dans la librairie Delamain, qui fait face à la Comédie-Française, tandis que S. et M. étaient installés en terrasse, sur la place Colette – je lis "bachi-bouzouk" et voici que ma présence à Paris, ma lecture savante de Baudelaire, en vue de la thèse, est soudainement rattachée à Tintin, au capitaine Haddock, à mon enfance, à ma chambre, à mon frère patientant à mes côtés, comptant les pages qui me restaient à lire avant la fin de l’album et qui nous séparaient ainsi de la reprise éventuelle d’un jeu que, sans doute, j’avais interrompu par caprice ou dont j’avais décrété (ce qui revient au même) la provisoire inanité.
Autre exemple: j’ouvre Zones, de Jean Rolin. L’exergue est d’un certain Selimovic. Je me demande s’il est croate… Si cela devait se vérifier, je serais… La guerre… Il y aurait, de même, une étincelle, une onde, un fil… Et Zones, Rolin, la thèse seraient donc connectés à Zadar, au grand-père, au roman…
Cela fait-il de moi un homme dont le psychisme est à dominante narrative (ou "diachronique"), et non pas à dominante épisodique, pour reprendre les catégories de Galen Strawson, que j’ai tâché d’exposer à S. avant de la raccompagner gare de Lyon ?

12 avril 2008

SRG SSR idée suisse

La SRG SSR idée suisse, l’organe faîtier des chaînes radio et télé publiques du pays, propose une semaine d’émissions diverses autour des migrants, en mettant l’accent sur la question de l’intégration. Sa branche romande a notamment créé pour l’occasion un site internet accueillant des témoignages filmés. (Pour l'heure, seuls trois Italiens ont uploadé une vidéo. Et deux «personnalités» se sont prêtées au jeu: le témoignage de Massimo Lorenzi est particulièrement habité.)
Sur Espace 2, par exemple, on peut écouter une émission sur les politiques migratoires de la Suisse, une autre sur les sans papiers, une autre sur les écrivains qui s’expriment ou non dans une des langues nationales, etc.
Ayant consulté le programme complet, je ne peux m’empêcher de noter la présence extrêmement discrète des Italiens, qui auraient offert, me semble-t-il, une vaste palette d’expériences en matière d’intégration. C’est d’autant plus regrettable que le site de Swissinfo rappelle, dans sa colonne faits marquants, que les Italiens forment aujourd’hui encore la communauté étrangère la plus importante de Suisse, avec presque 300000 ressortissants. Mais ils font sans doute moins recette que le voile islamique et sont moins télégéniques que la BMW de Johan Djourou.
Ou bien, ils sont trop vieux.
Vous me direz : «Pauvre petit… Tu fais la moue ?»
Un peu, oui.

Italofoni, visitate il sito Noi altri della RTSI; vi potrete ascoltare una ragazza che parla dei nonni emigrati e poi tornati in Sicilia; brani di un programma nato negli anni sessanta e destinato agli immigrati; un’altra ragazza, di Sant’Agata di Militello, che è tornata dalla Svizzera all’età di sette anni e ne conserva tanti ricordi con un munchio di terra; infine un documento sulle scelte dei pensionati, che non sanno (anche se pensano di saperlo dapprima) se rimanere in Svizzera o tornare in patria.

12 mars 2008

Le temps des immigrés italiens en Suisse

Le cours, animé par Raymond Durous, a pris fin début mars.
J'ai pu enregistrer les séances.
Nous avons regardé des films, écouté des chansons, discuté.
Ci-après, les liens vers ce qui s'est dit et entendu au cours des six séances.

  1. Siamo italiani
  2. Braccia sì, uomini no
  3. Il Treno rosso
  4. Pagine di vita dell'emigrazione
  5. Statut: saisonnier
  6. Lo Stagionale

    05 février 2008

    De grands blocs de petits avantages

    "[Dans les années soixante, l']expansion continue de la conjoncture transformait également les paysages campagnards et urbains. Les villes prirent de nouvelles dimensions en hauteur et en étendue, et les formes architecturales traditionnelles, qui donnaient à chaque localité son cachet particulier, firent place à de grands blocs cubiques et dépouillés. Le réseau routier s'étendit, se couvrit d'asphalte et de béton, sans pour autant suffire à drainer un trafic toujours plus intense. L'eau se mit à sentir les détritus, l'air à puer les gaz d'échappement, et le bruit des moteurs devenait un fond sonore permanent. Mais l'attention se fixait sur un autre changement: l'immigration massive de travailleurs des pays méditerranéens, qui s'installaient petit à petit dans toutes les régions du pays, s'engageaient dans toutes les branches de l'économie, introduisaient leurs familles dans les immeubles locatifs et leurs enfants dans les écoles. Souvent plus bruyants et plus vivants, moins soucieux d'ordre et de propreté que les indigènes, que les Suisses allemands en particulier, les immigrés apparaissaient parfois plus habiles à décrocher de petits avantages.
    [...] Un nouveau réflexe défensif apparut, dirigé contre ce qu'on nomma la surpopulation étrangère; il culmina lors de la votation populaire du 7 juin 1970, qui connut un taux de participation record (75% des électeurs masculins); 46% des votants se retrouvèrent avec James Schwarzenbach pour demander le renvoi d'environ 400000 étrangers. C'était une brèche sérieuse dans le consensus national."

    Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses,
    Lausanne: Payot, 1998 [1983], p. 839.

    20 novembre 2007

    Bandes


    15 mai 2007

    Al Capone

    La chaleur approche. Les voitures commencent à se parquer à l’ombre.
    J’ai revu l’homme aux lunettes Valentino.
    Il a 75 ans. Il a vécu à Genève une douzaine d’années. Deux ou trois ans après son arrivée, il s’est mis à son compte. Il gérait plusieurs stations essence – ou bien il s’occupait de la fourniture dans une chaîne de stations essence. Il avait des voitures, des grosses cylindrées – ou bien une seule, une américaine, mais gigantesque. Et puis, il avait un motel à Corsier.
    C’était un caïd. Il a été condamné à plusieurs reprises. Il en est très fier. Un jour, il a tiré sur quelqu’un. Mancato omicidio. Tout le monde le craignait, même les flics. On le surnommait Al Capone. Une fois, il a fait quarante jours de prison. Ils sont venus le cueillir dans l’hôtel d’un ami qui l’hébergeait. À sa sortie, l’ami lui a facturé les quarante nuits. Il dit: «Tu vois comment naissent les disputes.» Quand il a voulu récupérer les 100'000 francs de dépôt du motel, on ne les lui a pas rendus.
    Il s’est séparé de sa femme. Aujourd’hui, il n’a plus rien. De retour en Sicile, il avait ouvert un hôtel-restaurant dans la région de Patti. Mais tout le monde en avait après lui. Un flic en particulier. Sauf que lui, il avait un réseau. Des Palermitains notamment. Ils lui ont proposé de liquider l’importun. Magnanime, il a refusé.
    Il fait de grands gestes, par exemple celui de se masturber. Il répète mìnchia et cugghiùni toutes les trente secondes. Du temps de la Suisse, il prétend avoir donné du travail à une cargaison de jeunes du village. De manière générale, il est assez prétentieux.
    Quand je suis arrivé sur la place, avant de boire mon café et de m’installer sous la véranda, il s’est approché de moi. «Alors?
    – Alors on travaille, je lui dis.
    – Comment ça, on travaille? Personne ne travaille, ici. C’est interdit.»

    20 avril 2007

    Ficarra e Picone

    «Ficarra» et «Picone» sont les noms de scène des deux humoristes siciliens les plus célèbres du moment. Théâtre, télévision, cinéma, ils sont partout. Dans leur sketch intitulé «Siciliens», ils évoquent la Suisse. Tous les clichés y passent, mais transpercés de part en part, car les deux lurons ne s’en servent que pour forcer un peu plus le trait de leur propre caricature. L’extrait qui suit en donne une idée (bien pâle évidemment, puisque la substance est dans la performance). Il est tiré de Diciamoci la verità, Milano, Mondadori, 2005, p. 74-75 (traduction libre).

    Ficarra (entrant le dos courbé et en grimaçant): Aïe, aïe, aïe, aïe, aïe… (S’asseyant avec peine) Aïe!
    Picone: Fatigué?
    Ficarra (surpris): Non, non. Aujourd’hui, ça va bien.
    Un temps.
    Ficarra (heureux): Je suis allé en Suisse.
    Picone: C’est où, ça?
    Ficarra (ennuyé) : Pfff… En sortant de l’Italie, la première à droite.
    Picone: Et qu’est-ce que tu es allé faire en Suisse?
    Ficarra: À ton avis, qu’est-ce qu’on va faire en Suisse? (Secouant la tête) Si quelqu’un dit: “Je suis allé en Suisse”, en général L’AUTRE comprend…
    Picone: Et… L’autre, c’est moi? Et… Toi, tu es celui qui est allé en Suisse?
    Ficarra (agacé): Par exclusion… On est deux, non?
    Picone: Et qu’est-ce que tu es allé faire en Suisse?
    Ficarra (énervé): J’ai trait une vache, regardé l’heure qu’il était, mangé un morceau de chocolat et je suis rentré! À ton avis, qu’est-ce qu’on va faire en Suisse?
    Picone: Mais pourquoi est-ce que tu es aussi aggressif? Je ne sais pas, moi.
    Ficarra (las): J’ai pratiqué l’évasion fiscale.
    Picone: L’évasion fiscale?
    Ficarra (baissant la voix): On ne peut plus garder ses sous ici, mon cher. Les impôts… Alors, on les amène en Suisse. Là-bas, ils sont comme dans leur habitat naturel. Ils paissent librement.
    Picone: Et… Toi, tu leur as fait confiance?
    Ficarra: Hein?
    Picone: Tu leur as fait confiance, aux Suisses? (Stupéfait) Tu as pris tes sous et tu les leur as donnés? Sainte Vierge…
    Ficarra: Ah! Mais attention! Je les ai photocopiés et j’ai gardé les originaux! Pour qui est-ce que tu me prends?!
    Picone (soulagé): Ah bon, comme ça d’accord.

    28 février 2007

    I.V.A.N.

    Dernier entretien en Suisse, avant le départ.
    J'ai connu Ivan sur les bancs d'école. On devait avoir cinq ans.
    L'autre matin, je tombe sur une affiche dans un magasin de disques. C'est lui. C'est son premier album. Il l'a fait.
    Je l'ai revu chez lui, et puis en ville. Heureux de partager ces moments avec mon premier meilleur copain.

    19 février 2007

    Acquedolci

    Aujourd'hui, j'ai déjeuné avec Marco et mon cousin au Bellerive's Bar. On a causé.
    Je pars dans trois jours, Marco dans deux mois. Cet été, je serai de retour. Lui, le retour, c'est là-bas.

    07 décembre 2006

    Palais Bel-Air

    Dans le dernier film de Lionel Baier, Comme des voleurs (à l’est), le personnage découvre qu’il est vaguement d’origine polonaise. Avec sa sœur, il quitte Lausanne pour la Pologne.
    Au début du film, il y a des plans de Lausanne: Bel-Air, Saint-François, la cathédrale depuis le Grand-Pont, le Palace emberlificoté et d’autres coins encore, que je reconnais.
    On est pendant les fêtes. Clignotements, rougeurs, luminaires.
    À la fin du film, le personnage rentre chez lui. Quelqu’un lui a dit: «C’est toi qui décides si tu es polonais.» Sa sœur, elle, va rester en Pologne. Ils se quittent à la gare.
    Il y a de nouveau des plans de ville. On est de nouveau pendant les fêtes. Le frère est rentré, la sœur est restée. Alors, j'ai un doute. Je ne sais pas si on est à Lausanne ou à Varsovie.
    Après, je sais, je devine qu’on est à Varsovie. Il y a des feux d’artifice. On voit le Palais de la Culture. C'est lui. C'est le joyau mastodontesque de l’architecture totalitaire.
    Et puis, un bref instant, parce que le doute n'est pas très loin, j'hésite à nouveau.
    Le Palais, pour un peu, est comme la Tour Bel-Air.