Signes non pour être complet, non pour conjuguer / mais pour être fidèle à son ‘transitoire’ / Signes pour retrouver le don des langues / la sienne au moins, que, sinon soi, qui la parlera ? H.M.
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13 mars 2015

04 août 2014

Il est rentré (mon premier livre)

Ça fait longtemps qu’il est rentré, Sandro. Plus d’un an déjà.

Aujourd’hui, le projet Andata e Ritorno est devenu un spectacle.

Trois livres naissent aussi du projet :

  • Quelque part entre deux points du monde (suivi de Ici), de Germano Zullo, qui est le texte du spectacle inspiré par le voyage de Sandro ;
  • Paysages intermédiaires, la correspondance images/récits entre Sandro et moi, qui a été réalisée pendant le voyage ;
  • Immagini, enfin, photographies de Sandro, souvenirs du voyage et "parcours imaginaire".
Les trois livres sont à paraître.
Ils peuvent être commandés ici.

En un certain sens, Paysages intermédiaires est mon premier livre. (Il n’est pas le dernier.)
Je n’en suis pas peu fier.


06 mars 2012

Factual fiction

"Our modern world is […] one of constant fragmentation and mixing of genres and lifestyles. The narratives of the traditional “life-story” are breaking down into unrelated pieces. We work 40 jobs over a lifetime, we have 50 sexual partners, we move location and we start again and again in the deregulated, privatised world of self-selling. We inhabit virtual places as much as we do real ones. Facts become blurred and we live out fictions. For works of writing to reflect this world, they also have to enter into the language and forms of our time, otherwise we end up with confused, over-stuffed, compromised books that use an old form to try to talk about a new time.
Whether we like it or not, the net is rewiring our reading habits. As Benjamin said, the novel, as it exists, cannot contain the threat from the form that is greater than it: information. If it is to be relevant at all, the novel must break into new hybrids and leave the 19th-century segregation of fact, fiction, memoir and essay behind. The novel must let the world in and speak through the many forms that the world already speaks through."

27 décembre 2011

La panoplie d'outils agricoles

"L'aquarium, c'était sa trouvaille à lui perso, depuis un voyage sous les tropiques. Il s'était adonné aux joies du snorkeling dans les eaux turquoise de Bahamas. La déco de la pizzeria, il en avait toujours fait son affaire, sa marotte, dès l'inauguration. Il voulait quelque chose de classieux, d'irréprochable. Les colonnes en imitation marbre, la fontaine à la japonaise, la panoplie d'outils agricoles importés de Sicile suspendus sur les murs de crépi, c'était aussi son idée."

Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous
êtes leur crainte, Paris: Seuil, 2006, p. 139.

13 décembre 2011

Un carré de vigne sur la page

"Il est aujourd'hui courant de dénier aux paysans toute espèce de considération pour la beauté du paysage. Celle-ci serait créée de toutes pièces par l'art, et notamment par la peinture. Il est indéniable que le paysage est affaire de culture, dans la mesure où il résulte d'une interaction entre l'homme et l'environnement; mais l'agriculture n'est-elle pas une des formes de la culture ainsi conçue? Le verbe latin colere signifie à la fois cultiver (la terre), honorer (les dieux) et respecter (son voisin). Beaucoup de mots ayant trait à l'écriture proviennent du lexique agricole: page vient de pagina, qui désignait un petit champ, et plus spécialement un carré de vigne."

Michel Collot, La Pensée-paysage, Paris: Actes Sud/
ENSP, 2011, p. 191-192.

17 octobre 2011

Paris carnet de la patience 39

Dernier jour. Dernier feuillet du carnet de la patience.
(J’ai fini ma thèse.)
J’entre dans la chambre, m’approche de la fenêtre.

Le vent souffle dans les arbres du square Villemain.
Déjà, je ne sais plus si l’on écrit Villemin ou Villemain. Dans Libération, on revient sur les lieux, on s’enquiert des Afghans; de ceux qui n’ont plus où passer la nuit; qui n’ont plus où s’organiser; où se tenir.
Je vois une machine soulever le ciment du parc de jeux par blocs entiers, mais comme s’il s’agissait de feuilles de papier.
Il y avait les Afghans. On les a chassés.
Il y avait les enfants. Le jardin est en travaux.
Plus de château. Plus de tours. Plus de cheval-balançoire. Plus de bac à sable.
Difficile de résister à la tentation du signe: une page se tourne.

Hier soir, avec S., on est allé au concert. Écouter Mirabassi, de nouveau. Je voulais lui montrer.
Trois sets. Ils ont fini à une heure et demi du matin. C’était génial.
Parker était extraordinaire. Il ne faisait pas de solos avec ses viscères, mais de tout son corps frappant, frappant, sautant et le visage tiré, gonflé. Cette pêche, ces coups, à un moment, j’ai pensé: "C’est la vie, le coup qui fait avancer…" J’ai pensé aussi, très vite: il va y avoir des coups, de grands coups dans la douleur et dans la vie.

Je vais rentrer.
Je vais quitter la chambre du couvent – la cellule.

J’aimerais faire de la littérature. Écrire comme Jacques Réda. Comme Jean Rolin. Comme Ohran Pamuk ou Leonardo Sciascia. Comme Henri Michaux ou Marie Ndiaye.

Patience.
La littérature n’est pas une terre promise, une terre lointaine.
Demain, mon frère sera là. On va mettre les livres dans les valises.

30 septembre 2011

Paris carnet de la patience 38

"La littérarité qui a rendu possible la littérature comme forme nouvelle de l’art de la parole n’est aucune propriété spécifique au langage littéraire. Au contraire, elle est la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer."
Jacques Rancière
Vouloir "écrire un roman" supposerait de viser une écriture déjà constituée, l’écriture romanesque. Toutefois, dans le passé, il m’est arrivé de croire que cette écriture, disons plus généralement l’écriture littéraire, formait dans la société l’un des quelques possibles de la langue en général, possibles peu nombreux et parmi lesquels la littérature occupait une place éminente.
Hier soir, je relisais en diagonale, très vite, un article pour ma thèse. Je suis tombé sur: "Deuxièmement, les modalités de croissance d’un réseau vont déterminer le degré de sélectivité des services afférents..." Et j’ai pensé: voici un possible, dans la société d’aujourd’hui, qui me paraît, d’abord, d’une élaboration tout à fait comparable à l’élaboration littéraire – ou qui est littéraire – et qui, d’autre part, me semble être un possible parmi des milliers, parmi des millions d’autres. Il en a résulté cette impression, ou la confirmation de cette impression, assez largement répandue, je crois, que la littérature n’est plus aujourd’hui qu’une manière très exiguë d’intervenir dans la société et que son voisinage avec tant d’autres parlures explique son air un peu pâlot, un peu maigrichon et, tout compte fait, son statut extrêmement secondaire.
Bien sûr, c’est complètement faux.
Ou bien, disons que c’est à creuser.

En attendant, il me reste à écrire un roman bien nourri et coloré.

07 août 2011

Paris carnet de la patience 34

Lectures.

Lu les premières pages de Vertiges, de Sebald, où le narrateur s’attarde sur les souvenirs de Stendhal, certains effacés ou peut-être même absents, mais recouverts par une image, une image si nette qu’elle donnait l’impression que le souvenir, ou l'illusion, était indélébile.

Lu, dans un journal, que Leon Parker, que j’ai vu l’année dernière au Sunset accompagner Renzi et Mirabassi, est considéré comme l’un des meilleurs batteurs de jazz actuels. Il a d’autres qualités. Il donne des leçons de body performance, dont j’ignore tout à fait la nature. Reste que cette information a fait mouche. Je me souviens, en particulier, des gloussements suscités dans le public, lors du concert, par ses solos. En fait de solo, parfois, on avait l’impression que toute sa masse corporelle était agitée de l’intérieur et que le solo avait lieu dans ses viscères, si bien que les spasmes de son body ne débouchaient que sur des effleurements et des choses machinales sur les tambours, le hi-hat ou les cymbales.

Fréquenté, sur le web, les "Premières rencontres de la revue électronique". En vérité, ça date d’octobre 2002. Les participants étaient: Chaoïd, Fluctuat, Inventaire/Invention, Panoplie, Périphéries et Synesthésie. Je surfe un peu. Je vais voir les sites. Panoplie? Un message d’erreur s’affiche et précise que, "faute de financement, la revue web de création contemporaine panoplie.org a cessé ses activités depuis mars 2009"…
Aux "rencontres", à la question: "Quel site web a le plus d’importance aujourd’hui, dans le champ culturel?" Les gens répondaient: le site de François Bon. J’imagine qu’ils répondraient la même chose aujourd’hui.
Petite moisson: "Un livre [numérique] pèse moins qu’une photo jpg d’appareil de poche."
Ou bien: "La création littéraire aujourd'hui c'est sur le web, point barre."
Ou encore: "Texte en paume: écrire sur ma paume gauche avec les doigts de ma main droite, expédier le texte juste en levant la main vers le ciel en pleine ville."
Ce dernier extrait me rappelle tout ce que je lis, ou ne lis pas, ces derniers temps, sur la ville numérique.
Mastoc exemple: Code/Space.
Sans oublier les propositions monétisables et monétisées… Layar, entre autres, "which offers an augmented view of the world". Rien que ça.
Pour la littérature numérique, en tout cas, chouette savoir que Philippe en a été, dès le début:

02 mai 2011

Paris carnet de la patience 22

Emma Bovary recrache, une fois son suicide accompli, un liquide noir comme de l’encre...
Cher Jérôme,

Je viens de terminer un nouveau chapitre de ma thèse. Je m’autorise un peu de surf et je lis (et relis) tes Lettres au pendu.

À mon tour, je prends la plume (je clique sur "Nouveau document"). Elle me coûte, cette plume. Depuis la nuit des temps (l’époque où je griffonnais, au stylo bille, le début d’un roman où j’allais retrouver en Lamborghini mon ami Francisco, rentré dans le pays des siens en Espagne et que je retrouvais en effet – lui avait une Ferrari), depuis l’époque, donc, où j’envisageais le langage comme un espace (comme une soupe), je m’en suis tenu au griffonnage, à quelques exceptions près. Comme le pendu, peut-être, je m’étais interdit cet espace, tant que je ne saurais pas écrire.

Mais je ne le saurai jamais.

Quand j’ai réalisé cela, je me suis lancé. J’ai participé à des concours, encouragé par mon frère, d’abord. Et j’ai reçu des prix. Financièrement parlant, ce fut spectaculaire. Un bouquin, puis 1000 francs, puis 100000 francs. Du coup, le doute m’assaille à nouveau. À ce train-là, je suis condamné à viser le Nobel. Je crois que ça rapporte un million.
Je ne plaisante qu’à moitié. Pour moi, longtemps, ce fut toujours: Rimbaud, ou rien. Michaux, ou rien. Garcia Marquéz, ou rien.

Donc rien, ou si peu.

Tu comprends donc pourquoi ta prolixité m’effraie. Dans mon imagination, tu écris tout le temps. Mais je trouve aujourd’hui dans tes lettres une réponse très simple aux questions que je me pose: le pendu, écris-tu, s’enfermait, ou plutôt, s’éloignait de son lecteur, à force de virtuosité (j’exagère, mais on exagère souvent quand on est touché); tandis que, pour toi, la langue écrite doit parler aux proches, aux plus proches comme aux Très Grands Poètes du Temple de la Littérature, aussi étrangers, quand ils sont fantasmés, que des Extra-terrestres.

Et j’aime la lettre où tu te racontes, lisant assis sur l’escalier d’une maison d’Italiens, les Discours de Rousseau, et cette sensation, levant les yeux du livre pour voir passer une fille à bicyclette, étrange, hallucinante – cette juxtaposition des mondes, c’est la littérature.

Voilà.

Tu m’apprends qu’il y a deux sortes d’étrangeté: celle du pays lointain et celle du père et de la mère. La littérature est à la frontière, infime ou distendue immensément.

Tu vois. Déjà, je suis essoufflé.

Mais je ne vais pas me taire. Et, si tu le veux bien, je publierai cette "lettre" (très travaillée, tu vois, à cet effet), sous la forme d’un post, sur mon transblog, un de ces jours.

Bien à toi,
F.

16 novembre 2010

Paris carnet de la patience 19

Me souvenir que j’ai lu Le Livre noir en écoutant In Rainbows, de Radiohead (les deux font désormais la paire), que je vivais avenue du Chablais, que S., un soir, lisait ou travaillait à mes côtés, sur le divan à deux places que nous avions acheté ensemble chez Ikea.
La lumière tombait de la lampe qu’elle m’avait offert, laquelle pendait du plafond par deux cordons, vers deux ampoules aux abat-jour tronconiques, reliées par un axe de couleur laiton. La musique se mêlait avec les parcours, les souterrains, les choses et les ombres du roman, et donnait, en somme, son accord, ou bénissait le sentiment de fraternité que j’éprouvais pour la voix, la voix qui racontait les doutes, la peur, et qui s’enfouissait dans ses propres échos sourds.
Je lis le discours que Pamuk a prononcé à la réception de son Nobel et je remarque avec satisfaction que se confirme la sensation confuse, diffuse que j’avais éprouvée à la lecture de son roman: celle d’y voir se déployer, pour devenir précisément tout un roman, l’angoisse de n’être pas au centre, l’angoisse de n’être pas authentique, l’angoisse de singer sa vie, de tout singer en croyant vivre le plus sincèrement du monde.

08 novembre 2010

Erri ancora

Entretien de Raphaëlle Rérolle avec Erri De Luca,
Le Monde, 6 août 2005:

Parlant de vos livres, vous dites que vous n’inventez pas. Pourquoi?
J’invente très peu, même si j’aime bien les histoires imaginées par les autres: quand vous trafiquez avec le passé, il n’est pas nécessaire de créer des personnages ou la fin d’un récit, puisque tout est déjà donné. Du coup, je suis toujours à l’intérieur des histoires que je raconte, je ne me soulève pas au-dessus d’elles. Je n’ai jamais écrit à la troisième personne, comme un chef d’orchestre dirigeant ses musiciens: je suis moi-même dans l’orchestre, changeant d’instrument en fonction des livres, tout à tour dans la peau d’un maçon, d’un jardinier, d’un alpiniste. Le chef d’orchestre, c’est la vie qui a produit cette histoire. Et le fait d’inventer des existences me semble un abus de confiance: il en existe déjà tellement, je ne vais quand même pas prendre le vice du Bon Dieu!
En revanche, j’éprouve de la gratitude pour le moment où je me souviens d’un morceau de passé, même si je n’ai pas la clef de cette mémoire: cela m’arrive à l’improviste, par bribes, comme une détonation et j’ai soudain envie de faire durer ce moment. L’écriture de Tu, mio, par exemple, a été déclenchée par la vue d’une femme dont le sourire, qui découvrait une dent ébréchée, m’a rappelé une amie d’adolescence. Je deviens le lieu où le passé fait une petite promenade, passe une deuxième fois. Mais c’est la dernière: il n’y en aura jamais de troisième, car l’écriture a ce pouvoir de s’imposer comme le format définitif d’un moment de vie, sa version officielle, en quelque sorte.

30 avril 2008

Vers le roman V

J’ai lu une interview de Jérôme Meizoz. Il a fait des études. Nouveauté dans la famille. Il écrit. Dans son dernier livre, il parle de son père.
Je pioche au hasard :
"Mon père a voulu que l'on fasse des études, parce que c'était la génération de la démocratisation des études […]. En même temps, ces études m'ont jeté dans un monde qui n'avait plus guère de rapport avec celui de mon père. […] Les enfants de ces ouvriers devenus, grâce à la démocratisation scolaire, des enseignants, des psychologues, ont le sentiment d'une dette à l'égard de ce milieu qui n'est plus le leur et qui se meurt. Des enquêtes ont été menées sur la photographie mémorielle dans la région de la Lorraine: beaucoup de ces jeunes essayent, en prenant en photo l'usine où travaillaient leurs pères, de se réapproprier un bout de mémoire. […] Maintenant, la question que je me pose, c'est si la vision des ouvriers que je transmets dans mon texte n'est pas sans le vouloir celle des lettrés."

Il m’est arrivé quelque chose, ces jours-ci, en écrivant.
J’avance. Je cherche mes mots. «Fouine» me vient, puis «rousseur». En me relisant, je lis «fouine», puis «rousseurs» et soudain je pense à Jacques Chessex.
Sentiments mêlés. D'abord, j’éprouve un sentiment inattendu d’appartenance. C’est comme si les mots faisaient le Jura et familier tout de suite (ce sentiment est mâtiné de celui, assez jouissif mais extrêmement bref, de me prendre pour Jacques Chessex).
Ensuite, je suis embêté parce que, dans le passage en question, je suis avec un ouvrier dans le tram des années soixante et l'ouvrier n’est pas Chessex (moi non plus, je dois en convenir). Alors, est-ce qu’il voit la rousseur vers le Jura? En un sens, oui: si c’est roux, c’est roux... Mais pourquoi pas «rouille» aussi, ce serait mieux peut-être? Encore une fois, je me relis et je conclus que non, cette translation des qualités, non, ça ne va pas…
Ici, ça ne va pas. Ailleurs, des fois, ça va.

09 mars 2008

Vers le roman IV bis

Soyons clair.
J’ai envie de décrire mon avenue, mon locatif, les buissons, le container bleu foncé où on jetait les bouteilles (le verre blanc, le verre brun, le verre vert), les terrains autour de la serre d’Albert Pittet Fleurs, le raccourci interdit vers le collège et ce qu’il y avait derrière les taillis, où je ne suis jamais allé, mais qui avait sans doute déjà la saveur de l’indistinct (savoir seulement qu’il y avait de petites maisons ou des ateliers avant le mur anti-bruit).
J’ai envie et je n’y arrive pas. Forcément: pourquoi nier le fossé qui sépare le langage du réel, alors que je m’en accommode si bien quand il s’agit d’écrire le cheminement du grand-père dans une île mythologique? Je m’échine des heures sur les bacs en ciment qui bordent l’allée du stade; j’ai acheté un livre sur la flore de Lausanne et de sa région; très souvent, j’ai failli chercher pour de bon la thèse dont on m’avait parlé, d’une biologiste qui a travaillé sur… je ne sais plus... les mauvaises herbes de la vallée du Flon, ou de ce qu’il en reste; j’ai acheté aussi Comment ça tient? et La Maison de A à Z et le volume La Gestion de chantier de la collection "Guide des métiers du bâtiment": treillis soudés, moellon, granulats…
Mais ça ne tient pas debout. C’est un mur qui ne ressemble à rien et je vais droit dedans…
J’avais noté, dans un des premiers messages du blog, l’importance de tenir pour caduc le monde des personnages, même celui d’Alex. Quelle naïveté! La caducité, c’est le refrain du curseur intermittent de tous mes documents Word! Et je mesure chaque jour davantage l’éloignement de l’avenue et de la pelouse et du magasin de boguets et de cette cour d’école à l’ancienne que je traversais et qui n’était pas ma cour.

28 février 2008

Vers le roman IV

Le plus dur (et de loin), c'est Alex.

Le grand-père et le père ont une vie en touffes: des touffes d'images, des époques coagulées, des récits qui font eux-mêmes les distances et des ruisseaux limpides. Tout est isolé.

Le fils est absent. Caché par son agir médiocre. Il n'est qu'opacité.
Philippe m'a dit: tu aimes le grand-père, tu aimes le père; Alex est rêche.

Le grand-père et le père ont des "chapitres". Alex un "chantier": le collège; la télévision; l'ignorance. Tubes. Dalles. Isolation défectueuse. Pas de linéarité. Des bouts et du copier-coller.

Je reprends à zéro.
La chaîne hi-fi. Ne pas savoir le nom des choses. Rendre à l'univers son harmonie originelle.
Adolescence.

Petite voiture.

Trouver Alex.

06 novembre 2007

Bob Dylan John Geloso

«Avec Dylan, pour l’écrivain, ce qui est génial, c’est qu’il n’y a pas à inventer. Ce qui me hérisse de plus en plus, c’est fabriquer du simulacre de réel en s’imaginant qu’on va mieux le comprendre. Au contraire: à quel endroit, à mesure qu’on approche le langage du réel, il reste une énigme? À cet endroit-là, on peut la faire vivre quand même, mais on doit la faire vivre sans simulacre.»
François Bon chez Alain Veinstein

Je me souviens de Jérôme, qui m’a demandé: pourquoi le roman? Le roman, ici, admettons que c’est le simulacre.
Cette semaine, la bribe de réel, le souvenir de mon père, c’était la télé au village, depuis la fin des années cinquante. Deux télés dans le village, dont une à l’église.
Je me mets au travail: où, dans l’église? et comment, la télé? J’opte pour la sacristie et je trouve une image, un appareil Geloso. Alors, je simule. Je vois distinctement le Geloso dans la sacristie. Ça me plaît. Et à la fin, j’ajoute une bribe, la bribe Hitchcock. J’ai fabriqué un truc.
Ce qui est sûr, c’est que je ne m’imagine pas que je comprends mieux (donc je me sens à moitié concerné). J’invente (je n’invente rien, je déplace) pour faire voir. Et l’idée serait aussi de faire vivre, tant qu’on y est.
À Jérôme, j’ai répondu quelque chose autour de l’émotion et aussi que c’était le genre imposé par la Fondation et j’aurais dû ajouter que ça s’impose tout court: écrire, c’est écrire des romans.
Mais s’il s’agit d’aller vers soi-même, comme dit aussi François Bon, alors je peux dire que, gamin, quand je rentrais de Sicile, je voulais raconter. Et, maladroitement, j’essayais déjà de ressembler au roman.
Les mots, ça ne ressemblait pas au réel. Et l’énigme, ça me dépassait.
Donc, j’essaie d’être fidèle au simulacre.

29 octobre 2007

Vers le roman III

Une phrase. Je l'ai tournée dans tous les sens. Rien n'y fait. Il y a trois "o" dedans. Trois "o", c'est trop. Il y a "mot", le mot. Et deux prénoms qui finissent par "o". Je dois sacrifier un "o", au moins un.
Je devrais remplacer "mot". C'est logique. "Mot" n'est qu'un mot. Tandis que les prénoms sont des prénoms: ils charrient. Les noms communs peuvent aussi charrier, mais c'est différent. On peut les délester, les déplacer. Pas les prénoms. Les prénoms sont des personnages. Si on les déplace, tout se déplace avec eux.
J'essaie encore.
Mais non. J'ai besoin de "mot". C'est de lui que j'ai besoin. Alors les prénoms... Les prénoms, logiquement intouchables, je me mets à les considérer, à les reconsidérer.
C'est absurde. Incontestablement. Ce prénom, celui-ci, je pourrais le changer. C'est vrai. Je pourrais. Mais je vais devoir le changer partout. Et ça va changer mon personnage. On ne porte pas impunément son nom. Et les parages du nouveau nom, leur modelé, leur allant, vont changer aussi. Telle phrase n'ira plus. Telle autre s'affaissera.
Peut-être. Ce n'est pas sûr. Pour être sûr, il faudrait essayer. Choisir un prénom, le voir à l'oeuvre.
J'essaie. C'est long.
Finalement, c'est vrai, les contours ont changé. Le personnage et l'air qu'on y respire ne sont plus tout à fait les mêmes. On respire encore, néanmoins. Tout est encore debout.
Soit. Je reviens à la phrase, la phrase avec "mot", le mot. Je peux le garder maintenant. Le nouveau prénom finit par "a".
C'est parfait.
Il n'y a plus que deux "o". Et pas d'autre "o" dans les parages immédiats.
Oui, mais...
Il y a ces "a"...

12 octobre 2007

Un an déjà

Il y a un an déjà que j'ai commencé le transblog. J'écrivais: un an pour écrire le roman.
Le roman n'est pas terminé. Je continue à écrire. Je continue aussi le transblog.
Il y a quelques jours, j'ai découvert Google Analytics. Ce sont des statistiques. Désormais, j'ai la certitude que le transblog n'est visité régulièrement que par une seule personne. Je n'ai qu'un lecteur.
Je le connais. Il en vaut mille.

Alors sache, lecteur, que je n'écris que pour toi.

Pour fêter cet anniversaire, j'ai acheté un nom de domaine. Dès aujourd'hui, ce site est accessible à l'adresse suivante:

www.letransblog.net

Qu'en dis-tu, lecteur?
J'en suis très content.

06 octobre 2007

Vers le roman II

J'ai terminé un nouveau chapitre. Je relis mes notes, personnelles ou de lecture, avant de lancer le suivant. J'écoute aussi des enregistrements.
Listes. Brainstorming. Hypothèses.
Je pourrais y aller... Mais un doute m'assaille. Je crains de n'être pas assez armé en "expérience vécue". Il faudrait peut-être interroger encore les concernés.
Pourtant, je sors d'un chapitre où, précisément, j'ai su, je crois, marier les mots et les choses, c'est-à-dire écrire en laissant leur part aux témoignages et à l'invention.
Cela ne suffit pas. Pire encore... N'ai-je pas succombé aux délices du romanesque?
Attention! Attention au romanesque! J'y ai droit, dans une certaine mesure. Je me suis accordé ce droit, pour différentes raisons, notamment pour les épisodes les plus reculés. Mais j'en ai peut-être abusé...
Difficile. Écouter. Épouser. Écrire. Rester concentré. Ne rien figer. Ne pas lâcher.
Bon. Demain, je lui pose mes questions. Soit.
Après-demain, j'écris.
Allez.

29 septembre 2007

Deux extraits

J'ai mis deux extraits du roman sur l'audioblog.
Ils mettent en scène le père, puis le fils, au même âge.
C'est Sandro qui les a lus.
Le père
Le fils

10 septembre 2007

Vers le roman I

«Pirandello distingue ‘scrittori di cose’ e ‘scrittori di parole’. Credo di appartenere alla prima categoria. La singola parola suggerisce, suggestiona, dispiega immagini. Una parola può accadere in me come elemento scatenante, ma molto mi deprimerebbe sentirmi dire che sono, nel senso pirandelliano, scrittore di parole.»
(14 domande a Leonardo Sciascia)

R. a reçu une lettre. Je pars de cette chose: il a été convoqué.
Je n’ai rien d’autre pour écrire. Mais je dois écrire. J’essaie.

Ce qui me vient, c’est qu'il devine, qu’il sait ce qu’il y a dans la lettre. J’écris: «Il le sait.»
Et puis, plus rien. Ou pas grand-chose.
Difficile.

Alors, je me dis: «Tiens, il sait.» Il y a ce mot: «sait». R. sait. C’est quelqu’un qui sait. Un court instant, son savoir n’est plus seulement le savoir de ce qu’il y a dans la lettre. Il est le savoir tout court. «Moi, je sais.» Sous-entendu: les autres non. Donc le savoir comme trait de caractère.
Alors, je retrouve la chose. C’est-à-dire que je me souviens de quelque chose. On m’a dit qu’il était plus intelligent que les autres, qu’il se sentait plus intelligent que les autres.
Très bien: donc il sait ce qu’il y a dans la lettre; en général, il sait… et j’ajoute: mais là, il ne sait pas; il ne sait pas ce qui l’attend.

Oui, oui. Excellent.
Il sait. Toujours, il croit savoir. Mais on ne peut pas tout savoir.
Avec ça, je peux continuer. Avancer un peu.

Avant la prochaine difficulté.