Invitation en petit comité chez un diplomate italien d’une extrême gentillesse. Nous fûmes reçus dans une chambre de rêve. Non pas au sens figuré – belle comme dans un rêve – mais bien littéral, telle qu’elle m’apparaît sans cesse en rêve, comme l’image enfantine de la nostalgie, sans que toutefois je désire la retrouver à mon réveil: spacieuse, entièrement tendue de soie rouge, dans une semi-pénombre, unissant ce que l’objectivité a fini par rejeter et ce qui a trouvé refuge dans l’inconscient, une noblesse qu’on fantasme dans l’enfance et dont le réel, même celui du grand monde, n’est jamais à la hauteur. La conversation faisait parfaitement corps avec la pièce. Il faut vieillir avant de voir l’enfance et les rêves qu’elle a laissés derrière elle s’accomplir – trop tard.Extrait de Theodor W. Adorno, "Vienne, après Pâques 1967", dans Amorbach et autres fragments autobiographiques, traduit par Marion Maurin et Antonin Wiser, Paris: Allia, 2016, p. 49.
14 juillet 2016
Noblesse enfance
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16 novembre 2010
Paris carnet de la patience 19
Me souvenir que j’ai lu Le Livre noir en écoutant In Rainbows, de Radiohead (les deux font désormais la paire), que je vivais avenue du Chablais, que S., un soir, lisait ou travaillait à mes côtés, sur le divan à deux places que nous avions acheté ensemble chez Ikea.
La lumière tombait de la lampe qu’elle m’avait offert, laquelle pendait du plafond par deux cordons, vers deux ampoules aux abat-jour tronconiques, reliées par un axe de couleur laiton. La musique se mêlait avec les parcours, les souterrains, les choses et les ombres du roman, et donnait, en somme, son accord, ou bénissait le sentiment de fraternité que j’éprouvais pour la voix, la voix qui racontait les doutes, la peur, et qui s’enfouissait dans ses propres échos sourds.
Je lis le discours que Pamuk a prononcé à la réception de son Nobel et je remarque avec satisfaction que se confirme la sensation confuse, diffuse que j’avais éprouvée à la lecture de son roman: celle d’y voir se déployer, pour devenir précisément tout un roman, l’angoisse de n’être pas au centre, l’angoisse de n’être pas authentique, l’angoisse de singer sa vie, de tout singer en croyant vivre le plus sincèrement du monde.
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08 novembre 2010
Erri ancora
Entretien de Raphaëlle Rérolle avec Erri De Luca,
Le Monde, 6 août 2005:
Parlant de vos livres, vous dites que vous n’inventez pas. Pourquoi?
J’invente très peu, même si j’aime bien les histoires imaginées par les autres: quand vous trafiquez avec le passé, il n’est pas nécessaire de créer des personnages ou la fin d’un récit, puisque tout est déjà donné. Du coup, je suis toujours à l’intérieur des histoires que je raconte, je ne me soulève pas au-dessus d’elles. Je n’ai jamais écrit à la troisième personne, comme un chef d’orchestre dirigeant ses musiciens: je suis moi-même dans l’orchestre, changeant d’instrument en fonction des livres, tout à tour dans la peau d’un maçon, d’un jardinier, d’un alpiniste. Le chef d’orchestre, c’est la vie qui a produit cette histoire. Et le fait d’inventer des existences me semble un abus de confiance: il en existe déjà tellement, je ne vais quand même pas prendre le vice du Bon Dieu!
En revanche, j’éprouve de la gratitude pour le moment où je me souviens d’un morceau de passé, même si je n’ai pas la clef de cette mémoire: cela m’arrive à l’improviste, par bribes, comme une détonation et j’ai soudain envie de faire durer ce moment. L’écriture de Tu, mio, par exemple, a été déclenchée par la vue d’une femme dont le sourire, qui découvrait une dent ébréchée, m’a rappelé une amie d’adolescence. Je deviens le lieu où le passé fait une petite promenade, passe une deuxième fois. Mais c’est la dernière: il n’y en aura jamais de troisième, car l’écriture a ce pouvoir de s’imposer comme le format définitif d’un moment de vie, sa version officielle, en quelque sorte.
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20 août 2010
Paris carnet de la patience 14
S. fait la moue quand je dis "ici" ou "la maison" pour désigner Paris, le Centre, la cellule, et non plus notre appartement, dans "notre" ferme, en Suisse. Sentiment accusé d’éloignement, de séparation, alors que nous sommes l’un en face de l’autre.
Brève méditation sur mon besoin de relier.
Il y a que je me crois possédé par le démon de l’analogie.
Exemple: je lis dans Le Peintre de la vie moderne – dans une édition qui vient de paraître et que j’ai achetée avant-hier dans la librairie Delamain, qui fait face à la Comédie-Française, tandis que S. et M. étaient installés en terrasse, sur la place Colette – je lis "bachi-bouzouk" et voici que ma présence à Paris, ma lecture savante de Baudelaire, en vue de la thèse, est soudainement rattachée à Tintin, au capitaine Haddock, à mon enfance, à ma chambre, à mon frère patientant à mes côtés, comptant les pages qui me restaient à lire avant la fin de l’album et qui nous séparaient ainsi de la reprise éventuelle d’un jeu que, sans doute, j’avais interrompu par caprice ou dont j’avais décrété (ce qui revient au même) la provisoire inanité.
Autre exemple: j’ouvre Zones, de Jean Rolin. L’exergue est d’un certain Selimovic. Je me demande s’il est croate… Si cela devait se vérifier, je serais… La guerre… Il y aurait, de même, une étincelle, une onde, un fil… Et Zones, Rolin, la thèse seraient donc connectés à Zadar, au grand-père, au roman…
Cela fait-il de moi un homme dont le psychisme est à dominante narrative (ou "diachronique"), et non pas à dominante épisodique, pour reprendre les catégories de Galen Strawson, que j’ai tâché d’exposer à S. avant de la raccompagner gare de Lyon ?
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20 janvier 2010
Traversée en sens contraire
Mouvement par la fin est le journal, instant après instant, entrecoupé de silences éternels ou imperceptibles, d’un impossible voyage. En une poignée de lignes, avec une langue condensée comme une étoile au bord de l’explosion, Philippe Rahmy remonte en fait de la mort à la vie. Et du navire douloureux qui porte l’écriture dictée – mais jamais soumise – par la maladie, il ouvre le panneau de cale et nous laisse faire irruption dans les soutes, de sorte que cette traversée en sens contraire, il nous soit donné de la vivre par effondrement dans l’impénétrable sursaut des lames.
La mer que sillonne Rahmy est toujours dans la tempête, parce que la douleur n’accorde pas de trêve; elle engage un combat inégal d’où ne filtre apparemment aucune lueur de salut. Or, il n’en va pas ainsi, parce que, dans l’immense étendue d’eau sans repos, la lumière est confiée justement à celui qui se noie. C’est-à-dire à celui qui consent, celui qui au-dessus de tout veut voir, et ne craint pas de remonter. Et cette obscurité sans oxygène, où le cœur cesse de battre comme s’il désarmait, est irriguée par un demi-jour d’une autre nature, qui découvre non pas un "au-delà", mais un "en-deça" sans fictions, une réalité nue mais forte comme la racine d’un arbre au tronc vigoureux.
Mouvement par la fin n’est donc pas seulement "un portrait de la douleur", comme l’indique le sous-titre de ce livre ténu, mais aussi de la grâce, dont la nature est d’incliner à se laisser prendre au piège du poème, espace sans barrières où peut se suspendre la raison, se tapir le comprendre, lesquels accourent inutilement pour aider celui qui cherche un regard déployé sur la vastitude sans pour autant se cacher les limites qui l’entourent. Il n’y a pas d’histoire, dans ce livre de Rahmy, ni de récit qui se déroule en s’aventurant vers un finale. Il y a photographie du mal et, dans ce même instantané, du mal saisi dans son dépassement, qui est l’œuvre d’une âme à la course effrénée. Bien mieux: c’est un vol en perpendiculaire vers le bas, avec "l’aplomb du poignard" – qui est d’ailleurs la position du corps de celui qui souffre – parce que la terrible poésie de Rahmy, c’est tomber, c’est abattre l’horizon, c’est creuser la terre en une tentative désespérée (mais aussi très heureuse) de désensevelir l’obscur sans honte, et même de le rendre manifeste avec joie, après qu’a été laborieusement arrachée toute croûte d’amertume.
Alors, on peut parler d’un bref traité d’archéologie, pour dire ce foyer accueillant, allumé par l’auteur afin que nous puissions approcher au plus près l’incroyable lumière qui en émane et sentir également la nôtre, faite d’argile concassée, devenir malléable. Entre les flammes, nous aurons ainsi l’occasion d’assister à un spectacle vraiment inouï: la présentation d’un homme né libre de ses éclats les plus tranchants. Parce que le discours de Rahmy part de la fragmentation et, au mépris de l’extrême souffrance, parvient à recomposer un dessin originaire, innocent et sans ornement. Et se gardant bien de nous vendre au rabais la pieuse illusion qu’il existe une sortie de secours. Pulsions de vie, de mort et d’amour ne sont qu’une unique semence déposée dans les sillons humides des larmes de l’écriture. Et de la "fin" jusqu’à l’"ici et maintenant", nous faisons retour, de fioriture en fioriture, tandis que le mal change de peau et abandonne en route sa dépouille, dans un temps qui au terme de la lecture déjà ne nous appartient plus – pour tracer le chemin parcouru, et nous rappeler le parcours nécessaire. Et nous, chanceux noyés de ces pages, ne savons pas comment articuler un merci qui soit aussi limpide et nu, échappé du superflu dans un sourire léger.
Traduction de la postface à l'édition italienne de Mouvement par la fin, de Philippe Rahmy:
Movimento dalla fine, a cura di Monica Pavani, Mobydick (I Libri dello Zelig), 2008, p. 59-61.
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05 avril 2008
Donc le temps est venu...
Donc le temps est venu de les rassembler, tous les autres,
Tous ceux que j'ai perdus dans les coins obscurs de ma vie
Ou qui d'eux-mêmes détachant leur ombre de mon ombre
Attendent là butés sans comprendre ce qu'ils attendent
Contre un mur au fond d'une chambre où nul ne les saura.
Me voici devenu plus trouble qu'eux, bien trop étroit
Pour me diviser de nouveau; si faible,
Que remonter le flot qui s'étale, je ne peux pas.
Il faut pourtant les retrouver l'un après l'autre
Et les convaincre avec des mots précipités presque inaudibles
De me suivre: en bas au tournant je leur dirai pourquoi.
Mais le plus proche se détourne et ne veut pas m'entendre;
Il a peut-être peur de moi, peut-être tous les autres,
Sauf le plus lointain qui sourit, qui ne me connaît pas,
Et ses yeux d'espérance et d'oubli déjà m'effacent.
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16 février 2008
Isolitude
Dans son Musée des ombres - qui, je crois, n'a pas été traduit -, Bufalino décrit les lieux, les métiers, les visages et les langages d'un temps et d'une culture défunts. Ce n'est pas le Far-West, c'est le Far-Sud, dit la quatrième de couverture. Il commente ici les deux proverbes suivants: ‘L'omu solitariu o è armali o è Diu.’ (L'homme solitaire est un animal ou il est Dieu.) ‘Sulità sanità.’ (Solitude sainteté.)
"Île et solitude font isolitude. Souvent, il m'a plu de recourir à ce mot inexistant pour traduire le sentiment d'être sicilien. Seuls dans l'incendie de juillet, lorsque l'on n'oit qu'une cigale s'épancher dans la torpeur immobile de la plaine; et le garde à cheval, fusil en bandoulière, qui surgit de l'horizon, ne semble pas tant provenir des stéréotypes d'un film ou d'un livre que précéder, porte-enseigne, une horde de fantômes corpulents... Seuls sur une terre qui, tourne et retourne, dans quelque direction que l'on aille, cesse contre une barrière de mer; une terre aux boyaux de lave, qui tressaute sur les eaux comme une barque à tous vents, disposée comme aucune autre aux naufrages, aux catastrophes... Seuls, enfin, dans un lit: ne rêvant à personne; rêvés par personne... Il en ira pour la solitude d'un double destin. Elle sera tantôt subie comme un stigmate, tantôt vantée comme un blason: selon que le proscrit obéit à une urgence de socialité et de compagnie; ou, au contraire, dans un sursaut d'orgueil, qu'il revêt entre les quatre murs de sa tanière la couronne du saint et du Père éternel."
Bompiani, 1993 (nuova edizione accresciuta).
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05 février 2008
De grands blocs de petits avantages
"[Dans les années soixante, l']expansion continue de la conjoncture transformait également les paysages campagnards et urbains. Les villes prirent de nouvelles dimensions en hauteur et en étendue, et les formes architecturales traditionnelles, qui donnaient à chaque localité son cachet particulier, firent place à de grands blocs cubiques et dépouillés. Le réseau routier s'étendit, se couvrit d'asphalte et de béton, sans pour autant suffire à drainer un trafic toujours plus intense. L'eau se mit à sentir les détritus, l'air à puer les gaz d'échappement, et le bruit des moteurs devenait un fond sonore permanent. Mais l'attention se fixait sur un autre changement: l'immigration massive de travailleurs des pays méditerranéens, qui s'installaient petit à petit dans toutes les régions du pays, s'engageaient dans toutes les branches de l'économie, introduisaient leurs familles dans les immeubles locatifs et leurs enfants dans les écoles. Souvent plus bruyants et plus vivants, moins soucieux d'ordre et de propreté que les indigènes, que les Suisses allemands en particulier, les immigrés apparaissaient parfois plus habiles à décrocher de petits avantages.
[...] Un nouveau réflexe défensif apparut, dirigé contre ce qu'on nomma la surpopulation étrangère; il culmina lors de la votation populaire du 7 juin 1970, qui connut un taux de participation record (75% des électeurs masculins); 46% des votants se retrouvèrent avec James Schwarzenbach pour demander le renvoi d'environ 400000 étrangers. C'était une brèche sérieuse dans le consensus national."
Lausanne: Payot, 1998 [1983], p. 839.
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08 janvier 2008
Bonne année et le point
Bonne année à tous les lecteurs du Transblog!
Le point sur la situation: avec mes deux heures de travail quotidien sur le roman, mon manuscrit a fini par atteindre la centaine de pages aux alentours de Noël. Je compte maintenir le cap jusqu'en été.
J'ai participé à The "Call me I'm an artist" Project, à l'initiative de naphtaline, en novembre et décembre derniers. Le projet suit son cours.
Une lecture d'extraits choisis du roman est au programme des "Jeudis des passeurs de mots", au café-théâtre Le pois chiche, à Lausanne, le 22 mai prochain:


Si le Transblog ne figure pas encore au top 100 de la blogosphère (mais n'est pas trois millions cinquante-trois mille cent cinquante-septième qui veut), sa version audio, en revanche, cartonne sur Arteradio (enfin, presque).
Last but not least, je me suis inscrit à un cours de l'Université Populaire de Lausanne qui débute fin janvier. Il s'intitule "Le temps des immigrés italiens en Suisse". Il reste des places!
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17 septembre 2007
Pétards la joie
«Bisogna proprio dire, osservai, parlando con Alessandro, che le vostre feste sono essenzialmente… rumore!
– Voscenza sappia, mi rispose, che la gioia si esprime coi suoni. I rumori di oggi sono niente paragonati a quelli che rallegravano le feste di quand’ero bambino. In piazza e nelle principali vie del paese si stendevano file di mortaretti grandi e piccoli, collegati da una miccia; appena si dava fuoco a questa, i botti si susseguivano con grande rapidità, e l’intero paese era scosso dal fragore, anche per un’ora di seguito. San Giuseppe, aggiunse, è di legno e non è proprio sicuro che possa udire i nostri urli e la banda e il panegirico del prete, ma i mortaretti… quelli, è sicurissimo che li sente.»
Louise Hamilton Caico, Sicilian ways and days, 1910
(trad. Renata Pucci Zanca)
Que l’Italie ait remporté le Mondial, j’en tressaille encore (j’en avais remporté un autre, à ma manière, deux jours auparavant). Ma joie n’a éclaté qu’avec un temps de retard, parce que je croyais que le penalty de Fabio Grosso n’était pas décisif, qu’un Français devait encore tirer après.
L’explosion m’a corrigé.
Nous sommes montés à Saint-François. Il y avait des pétards. On était là. Pétards. On chantait. Pétards. On sautait. Pétards. Pléthore de pétards. Finalement, les pétards, ça nous a ennuyés. Des pétards, d’accord. Que des pétards, non. Alors, nous sommes partis.
Je sais qu’en Italie, la pyrotechnie grève le budget du moindre patelin. Fête du Saint Patron: boucan d’enfer. Au point que, lors de mon premier Premier Août, j’ai cru que les feux, c’était une blague. Comment? Déjà fini? Vous avez entendu quelque chose?
Le soir de la finale du Mondial, j’aurais bien aimé que ça ressemble au Premier Août : pas trop long, pas trop fort. Ils m’ont gâché Saint-François, ces p’tits cons.
Evidemment, dire cela me classe illico dans les vieux. Vous savez, ceux qui disent: 1982, c’était mieux. Pas de tirs au but. Pas de coup de boule. Et pas – ou moins – de pétards.
Comment sauver 2006? Eh bien, en faisant remarquer que les pétards, la pléthore de pétards, ne sont pas une vogue passagère, mais une discipline consacrée. Plus on remonte le temps, plus les villages pétaradent. En Sicile, une mèche interminable était tendue dans les ruelles, une guirlande de pétards. L’explosion était ininterrompue. Ça pouvait durer une heure. On cassait la vaisselle. Les vitres volaient en éclats. La joie s’exprime avec les sons, disait Alessandro à Mme Hamilton.
À Saint-François, cette nuit-là, les pétards, c’était peut-être la résurgence de cette joie. Même le saint l’a entendue, peut-être.
Je me dis ça maintenant. Ça ne me rajeunit pas pour autant.
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10 septembre 2007
Vers le roman I
«Pirandello distingue ‘scrittori di cose’ e ‘scrittori di parole’. Credo di appartenere alla prima categoria. La singola parola suggerisce, suggestiona, dispiega immagini. Una parola può accadere in me come elemento scatenante, ma molto mi deprimerebbe sentirmi dire che sono, nel senso pirandelliano, scrittore di parole.»
(14 domande a Leonardo Sciascia)
R. a reçu une lettre. Je pars de cette chose: il a été convoqué.
Je n’ai rien d’autre pour écrire. Mais je dois écrire. J’essaie.
Ce qui me vient, c’est qu'il devine, qu’il sait ce qu’il y a dans la lettre. J’écris: «Il le sait.»
Et puis, plus rien. Ou pas grand-chose.
Difficile.
Alors, je me dis: «Tiens, il sait.» Il y a ce mot: «sait». R. sait. C’est quelqu’un qui sait. Un court instant, son savoir n’est plus seulement le savoir de ce qu’il y a dans la lettre. Il est le savoir tout court. «Moi, je sais.» Sous-entendu: les autres non. Donc le savoir comme trait de caractère.
Alors, je retrouve la chose. C’est-à-dire que je me souviens de quelque chose. On m’a dit qu’il était plus intelligent que les autres, qu’il se sentait plus intelligent que les autres.
Très bien: donc il sait ce qu’il y a dans la lettre; en général, il sait… et j’ajoute: mais là, il ne sait pas; il ne sait pas ce qui l’attend.
Oui, oui. Excellent.
Il sait. Toujours, il croit savoir. Mais on ne peut pas tout savoir.
Avec ça, je peux continuer. Avancer un peu.
Avant la prochaine difficulté.
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03 juillet 2007
Ke ke ke ke ke
Là-bas, j’ai lu les Chroniques de l’oiseau à ressort. Son cri, c’est Ki kii kiii (en traduction).
Quand je travaillais, j’ouvrais les fenêtres. Je voyais la terrasse, le mur de séparation et je devinais un jardin, la cime des citronniers, puis la via Dante et le mont qui surplombe le village. En fin d’après-midi, un oiseau faisait: «Ke ke ke ke ke», entre le pépiement et le volètement des autres. Je ne connais pas le nom des oiseaux.
- Peu importe, dirait Toru Okada.
Je suis rentré. La semaine dernière, j’ai travaillé deux jours au gymnase de Beaulieu. Un soir, je rentre chez moi. Je marche rue du Maupas. Lentement, je détaille les maisons, les arbres et… «Ke ke ke ke ke»… J’entends l’oiseau. Il existe ici aussi.
- C’est le même, dirait Toru Okada. Il est venu jusqu’ici. Il se déplace, c’est son travail.
Je suis moins cosmopolite dans l’âme. Je croyais que l’oiseau n’appartenait qu’à ce jardin, qu’à cette île et qu’il me séparait du reste du monde.
Je suis resté sans bouger un long moment, cherchant à l’apercevoir.
- Inutile, dirait Toru Okada.
À la maison, hier soir, je réécoute des enregistrements. Il est tard. La cloche sonne… Spontanément, et très vite, je cherche à localiser son origine, et dans le même temps, je m’étonne à nouveau de sa ressemblance avec la cloche du village. Est-ce que ça vient de la chapelle, de l’autre côté, vers le chemin de l’Usine à gaz? Ou… Imbécile: ça vient de ton ordinateur; c’est bien la cloche du village, tapie sous la voix de Giovanni.
J'ai pensé: même oiseau, donc même son de cloche. Je tire des leçons à chaque heure du jour.
Où est-ce que j’ai la tête?
Ça m’apprendra.
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23 mai 2007
Erri a Catania
Près de la Piazza Bellini – qui est en réfection – au rez d’un ancien palais gris lave, le Tertulia propose une terrasse. Il est quinze heures.
C’est un café-librairie. Elle choisit le dernier roman de Simonetta Agnello Hornby. Je tombe sur le premier livre d’Erri De Luca. Quelqu’un m’a parlé de lui, le soir de la remise du Prix Fems. Cela pourrait m’intéresser.
On s’installe. Deux cafés, deux verres d’eau et quatre biscuits saupoudrés de cacao nous suivent.
Non ora, non qui. Naples. Une enfance pauvre. Les parents ne parlent pas le dialecte, mais l’italien. C’est leur façon de rester la tête hors de l’eau.
En face de moi, une avenue, une rue adjacente et entre les deux un immeuble en fer à repasser. Même couleur gris lave que le palais, le dôme et tant d’autres édifices.
Déjà elle est plongée dans le roman. La rumeur de la ville est faible, à cette heure. Mais derrière moi, un magma sonore: les travaux de réfection de la place – petite grue crissant sur l’asphalte, perceuses, coups de marteau. Sur l’avenue, une moto, un bus. Des gens qui passent. Ça bourdonne quand même. Jamais de silence.
Saveur des phrases. Lumière des pages du livre. Enfant, il balbutiait. Serrements. Étroitesse de la rue. Exiguïté de la chambre. Serrements de dimanche. Serrements de ville, dont il a peur. Un père. Les femmes qui se hèlent de bas en haut, d’une fenêtre l’autre.
Tout de suite, impression que cela m’est adressé. Rare.
En face, haut sur l’immeuble, un balcon très étroit court, tourne à la pointe du fer et disparaît de l’autre côté. Ça et là, des hublots blancs. Accroché à la façade, un lampadaire art nouveau. Portes-fenêtres et pare-soleil aux fines lamelles roussies.
Nobles la corniche, les cadres sculptés, les encorbellements. Prosaïques le tuyau d’écoulement, la peinture du rez-de-chaussée, le panneau: interdit aux camions.
Elle a levé la tête. Elle ne dit rien. Elle aussi, je crois, s’est glissée dans une poche, une petite poche de sensibilité – exacerbée et vaporeuse tout à la fois.
J’imagine.
Non ora, non qui.
Soleil, aridité future.
Je sens sourdre une immense volonté d’écrire.
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20 avril 2007
Ficarra e Picone
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15 mars 2007
Giacato
– Qu’est-ce que tu crois? Sans ça, elle n’aurait jamais pu acheter son commerce.
– Ah bon.»
J’ai raccompagné la nonna à Messina.
Ma tante me parle, entre autres, du temps qu’il fait. Je ne suis ici que depuis trois semaines. On dit: «Marzo pazzo.» Il a plu. Le soleil était rare. Elle a en tête les deux mois qui ont précédé. Il faisait 20° C en moyenne. Elle me fait remarquer qu’il n’y a pas eu d’hiver, que tout a poussé trop vite, que les fleurs seront bientôt fanées. Confirmation, le soir même, au téléjournal.
Elle prédit un enfer, question moustiques.
Une cousine m’a prêté un livre sur le village. Il est issu d’une recherche fouillée qui a débouché sur une thèse de doctorat. L’enquête a été menée, pour l’essentiel, durant les années 1970. L’auteur a interrogé les villageois – dont de nombreux spécimens «verghiens», dit la quatrième de couverture – sur les coutumes, les métiers, les fêtes calendaires, les chansons et autres traditions populaires. C’est une mine de renseignements. Une chance.
Il y a un chapitre sur les différents «quartiers» du village. Le village est divisé en une partie basse et une partie haute. Aujourd’hui encore, on veut savoir si vous êtes d’en bas ou d’en haut.
À certains endroits, les habitants ont tous le même nom de famille. L’auteur s’attarde sur les groupes les plus homogènes, rapporte les on-dit, les vieilles querelles et les représentants fameux.
D’abord, en lisant, je crois que ceux dont je porte le nom viennent d’en bas. L’auteur leur consacre plusieurs pages. Il y a eu quelqu’un d’important, quelqu’un qui savait parler. Son prénom est le même que celui de mon arrière-arrière-grand-père.
Mais ce n’est pas lui. À la fin du chapitre, il est précisé qu’il existe, ailleurs dans le village, de nombreuses familles portant le même nom.
La mienne habitait dans le Giacato, c’est-à-dire dans la rue qui relie le bas et le haut. C’est la partie la plus «récente», écrit l’auteur. Elle est donc moins intéressante pour son propos.
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06 mars 2007
Λεμόνι
Je reste avec la nonna une semaine. Le passage vers la solitude se fait en douceur.
On a fêté les 90 ans de mon grand-père. Les photos déjà sont gravées sur un CD.
Un «InternetPoint» a ouvert il y a un mois, dans le village d’à côté. Connexion satellite, disent-ils, haut débit. Une chance.
Depuis mon arrivée, le temps est changeant. À l’aube, j’allume un feu. En fin de matinée, j’ouvre toutes le fenêtres. Il grêle cinq minutes. Les nuages passent. Soudain, on a sa veste d’hiver dans le soleil. Puis, le vent se lève.
Il y a un long tunnel sur l’autoroute en direction de Catania, après la sortie de Taormina, suivi par un long virage à droite. On débouche sur une plaine et en face, droit devant soi, immense, les crêtes déployées, l’Etna fumant dans la neige. Une coulée ancienne, sur un flanc, trop chaude encore, est marron. Le reste est blanc.
À ses pieds, des orangers par centaines.
Il ne me connaissait pas. Il a un air buté. Hier, il m’a demandé le motif de mon séjour. Il m’a dit qu’il a lu tout Paolo Coelho. Ce matin, j’ai passé devant tout le monde.
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17 janvier 2007
Ce qu'on (ne) lit (pas)
L'autre matin, sur France Culture, j'entends un type sympa militer pour une pratique honnête de la citation. Dans les notes de bas de page, par exemple, celles qui servent à indiquer le livre d'où l'on a tiré sa phrase, il propose d'ajouter aux traditionnels "op. cit." ou "ibid." un certain nombre d'abréviations chargées de spécifier le degré de familiarité du citant et du cité. Ainsi, "n. l." pour non-lu (donc lu ailleurs), "v. l." pour vite lu, "l. d." pour lu le début, etc. Dans mon demi-sommeil, j'enrichis la liste: "l. h. v." pour lu à haute voix, "l. e. l.", pour lu entre les lignes... Je me lève d'un bond pied, soulagé, heureux, fier d'appartenir à la communauté des lecteurs approximatifs.
Sur les rayons de ma bibliothèque, il y a des familles de livres. Je les regarde en passant: la couleur de la tranche, le logo, le caractère. Les formes, les motifs que je perçois et qui se recoupent ne renvoient pas aux contenus des ouvrages, mais à une certaine époque de ma vie – estudiantine notamment –, l'époque où je les avais achetés, où j'avais pensé les lire.
Il existe différentes époques de ma volonté de lire. Ce ne sont pas des époques de lecture, parce que je ne lisais pas. (Généralement, la vue des livres ne suffit pas à évoquer le moment où je les ai lus. Parfois, j'écoute un CD et soudain un livre me passe par la tête. Alors seulement, je me dis que j'en ai lu quelques-uns. Mais il faut le CD.) Non, je songe aux après-midi de désinvolture, durant lesquels j'entreprenais le décompte de mes livres, le calcul des livres lus et des non-lus. Longtemps, j'ai noté sur le premier feuillet leur date d'acquisition. Proximité des dates = époque de volonté de lire. Serrement de gorge, souvent, à l'idée que je suis un acheteur, beaucoup plus qu'un lecteur de livres.
L'autre jour, une crise. Je lis René pour me rassurer. À haute voix. Bien fort. Ce n'est pas trop long. Ça fait son effet.
Je repense au type de France Culture. Pourquoi ne pas lancer une pratique similaire pour l'écriture: "n. é.", non écrit (donc écrit ailleurs), "é. s.", écrit subrepticement, "é. n.", écrit dans le noir? Et pourquoi pas "d. é. m.", d'abord écrit à la main, "é. h. v.", écrit hors la ville, "é. d. t.", écrit le dos tourné?
par Filippo Zanghì 5 commentaires
